Jour et nuit, été comme hiver, la navette des bateaux passeurs tisse une passerelle sur la rivière Saguenay, à sa rencontre du Saint-Laurent. La mythique route 138, qui déroule ses 1 420 km de la frontière de l’État de New York à Kegaska, fait une pause de 10 minutes entre le champêtre du Charlevoix et le maritime de la Côte-Nord.
Robert fait la 138 depuis 30 ans. Dans la pente abrupte qui mène au quai du traversier, le frein moteur de son camion propage son onde rauque sur la cime des conifères. Son tracteur Kenworth retient l’ardeur des douze roues chauffées de sa remorque. D’ordinaire, il atteint sans entrave la passerelle d’embarquement.
Aujourd’hui, premier jour des vacances de la construction, la file de véhicules le refoule haut dans la côte. Une bonne heure d’attente. Il ne s’énervera pas, ce sera une pause bien méritée. Chaque semaine, il relie Montréal à Goose Bay, au Labrador. 3 540 kilomètres aller-retour. Son camion poussiéreux témoigne qu’une partie du chemin est une piste de gravier.
Robert connaît chaque virage de la 138. Il connaît l’angoisse des tempêtes de neige qui effacent la route devant lui ; l’asphalte monotone qui déroule son ruban entre les épinettes noires ; le fleuve immense qui charrie des cargos où chaque conteneur est l’équivalent d’un camion. Il connaît la solitude, les petits bonjours à la famille lointaine lorsque le signal cellulaire ne hache pas trop les mots d’affection ; les saluts de la main à un collègue qu’il croise au kilomètre-nulle-part. Un beau jour de juillet, le routier aguerri peut endurer sans stress un joyeux embouteillage de banlieusards en congés payés.
Il coupe le moteur, pose ses lunettes de soleil, se frotte la nuque et met la radio. Un candidat aux prochaines élections en mal d’attention a dépoussiéré le grand projet structurant qui pavera la voie royale à la prospérité de la Côte-Nord tout en sauvant les bélugas de l’extinction : un magnifique pont qui suspendra son asphalte et béton au-dessus du fjord du Saguenay. Comme le volume de circulation ne justifie pas la dépense pharaonique, la promesse sera remise sur la voie de garage après les élections.
Le débat a permis au semi-remorque de s’approcher tranquillement de la rampe. La consigne d’avancer griche dans le walkie-talkie d’un jeune préposé en gilet fluo. D’un signe de la main, il donne le feu vert au mastodonte qui s’ébroue. Robert ne le connaît pas. En haute saison, des étudiants viennent renforcer les effectifs. Le reste de l’année, camionneurs et gars de pont se saluent et échangent des nouvelles sur l’état de la route et du temps. Robert s’engage sur la passerelle dans un grondement de métal et se glisse avec aisance dans l’une des allées balisées qui donnent au traversier des allures de porte-avion.
Perché dans sa cabine, il apprécie la chorégraphie des préposés de pont qui remplissent la plateforme au centimètre près comme un immense casse-tête.
Les autres poids lourds, soigneusement répartis pour assurer l’équilibre, émergent comme des îles sur une mer de voitures. Ils sont nombreux. La 138 est la seule artère de la vie économique de la Côte-Nord. Les tracteurs tirent des semi-remorques chargées de carburant, de produits alimentaires, de matériaux de construction, de pales d’éoliennes, d’engins de chantier…
L’été, la Basse-Côte-Nord connaît une grande affluence touristique. On n’y va pas pour les musées et les théâtres. On y va pour la mer, la forêt, les lacs, les rivières et les mouches noires. Les véhicules sont de véritables magasins de sport ambulants. Des canots et kayaks sont arrimés sur le toit des voitures, des motos et quatre-roues sont calés dans les caisses de pick-ups, des vélos et fat bikes sont accrochés à l’arrière des roulottes. Les roulottes sont de tous les formats, de celle dans laquelle on se glisse pour dormir au Winnebago format autobus qui assure tout le confort urbain et la télé par satellite.
La traversée met en scène des rencontres spontanées dignes des quartiers de banlieue. Tels des voisins envieux, les passagers sortis se dégourdir les jambes comparent leur roulotte, leur Harley Davidson, leur pick-up, leurs chiens qui se reniflent le postérieur. Sur la passerelle, des jeunes filles se font des selfies en tenue trop estivale, avec le sourire crispé par le vent frais qui débouche du fjord. Elles espèrent qu’une baleine viendra faire une pirouette à l’arrière-plan, mais les baleines, prudentes, vont reprendre leur souffle loin du sillon labouré par les hélices.
La scène n’échappe pas à de jeunes truckers qui se la jouent road movie d’Hollywood avec casquette de baseball, barbe de hipster, avant-bras tatoués et lunettes miroir au volant de leur Mack, Peterbuilt ou Kenworth aux chromes rutilants.
Soudain, un vacarme assourdissant attire tous les regards. Un gros pick-up qui tire une gigantesque roulotte amorce une descente hasardeuse de la rampe.
Le nez collé sur le pare-brise, les mains crispées sur le volant, un cousin d’Elvis Gratton essaie de décoder les instructions gestuelles du préposé de pont. Arrivé sur la plateforme, il donne un coup de volant vers la droite devant le préposé qui darde un index impératif vers la gauche. Le funeste attelage fait pile à cheval sur la ligne jaune, recule d’un coup sec et se met en portefeuille. Le conducteur en bermudas sort précipitamment et laisse s’échapper un caniche enrubanné qui disparaît entre les véhicules. Madame, au désespoir, agite ses bras potelés. Un concert de klaxons camionneurs affole la chose à poil pourchassée par les gars de pont.
Robert, hilare, se dit qu’un pont sur le Saguenay le priverait de sa première loge au vaudeville que donnent les hurluberlus qui encombrent sa route dans les virages du Charlevoix.
Texte et photos : Michel Lopez
Collaboration : Monique Joly