L’île du Pot à l’Eau-de-vie se cache au large, effacée du paysage par un épais rideau de brume. Dans ce temps suspendu d’automne, le fleuve miroir n’a rien à refléter. Réjean Dubé remonte son col et revisse son éternel chapeau. Frisson de nostalgie ? À bord de la Sauvagîles, il est en route vers son île pour la deuxième fois en 50 ans.
Il connaît par cœur la position de l’île fantôme. Latitude : 47° 52′ 20″ ; longitude : 69° 40′ 55″. À 5 milles nautiques de Rivière-du-Loup, dans l’estuaire du Saint-Laurent. Île du Pot à l’Eau-de-vie ou du Brandy Pot : un nom digne d’une carte de pirates des Caraïbes. Eau de vie ? Brandy ? Certains racontent que l’île accueillait la contrebande de brandy venue de Saint-Pierre-et-Miquelon pendant la Prohibition. D’autres affirment que les marins du XVIIe siècle, hallucinés par une rude traversée, prenaient pour des pots de brandy les trous remplis d’eau brunâtre creusés dans les rochers.
« V’là les Brandy Pot ! » Par ce cri, les garnements de l’école primaire accueillaient les quatre frères Dubé à la rentrée des classes. Moquerie ? Admiration ? Les frères Dubé étaient différents. Ils ne passaient pas leurs étés à jouer au baseball au parc du coin. Leur père n’était ni épicier ni médecin. Leur père était le gardien du phare de l’île du Pot à l’Eau-de-vie, comme l’avait été leur grand-père, Louis Dubé, d’octobre 1920 à septembre 1943.
Dès le début d’avril à peine libéré des glaces, Dubé père et fils mettaient le cap sur l’île. Retour le 25 novembre. Aux temps héroïques, la traversée se faisait à la rame : dix-sept heures fut le record maudit de tous les temps. Puis, un canot équipé d’un moteur hors-bord toussotant a pris la relève en 1947. Réjean a découvert son île à l’âge de six semaines. Madame Dubé, flanquée de ses quatre moussaillons, rejoignait son mari pour l’été pendant la journée de mer calme la plus proche de la Saint-Jean. En une heure de traversée, elle remontait 30 ans dans le temps. Elle quittait le confort ménager de l’Amérique des années 1960 pour reprendre, manches retroussées, le dur labeur des ménagères d’antan. Sans eau courante ni électricité.
Le capitaine du Sauvagîles fend à pleins gaz le morne néant, l’œil rivé sur son radar. L’île s’esquisse au fusain sur l’écran de brume. À peine débarqué, Réjean hume l’air de son ancien territoire. Il reconnaît ce parfum subtil d’iode, de varech et de sous-bois sapiné. Puis, il emprunte le sentier de l’anse du Sud, la bien nommée, puisqu’elle est justement située au sud. Les explorateurs du Saint-Laurent n’étaient pas de grands poètes toponymiques.
Le sentier serpente dans un bosquet d’épinettes et débouche sur les crans, escarpements rocheux polis par la mer, traitres et glissants sous la bruine. « C’est ici qu’on venait pêcher l’éperlan avec mon père le soir, à marée montante, avec un fanal au naphta. » Pure excitation pour les enfants et délicieux frissons de frayeur : derrière eux, les épinettes noires hérissaient leurs pics vers le ciel déjà bleu marin. Et si toutes ces histoires de fantômes de marins irlandais échoués sur l’île étaient vraies ?
Chacun avait sa perche de bambou qui éloignait du bord une ligne de cinq hameçons appâtés avec des vers de mer ramassés à marée basse. L’éperlan est un petit poisson de mer effilé aux couleurs nacrées et brillantes qui se promène en bancs. Quand le banc s’approchait, c’était la pêche miraculeuse. Papa Dubé en sortait cinq à la fois pour remplir un panier de 150 éperlans en une soirée. Frits à l’huile, ils faisaient un repas de roi avec des « pétates » rondes, surtout lorsqu’il fallait faire maigre le vendredi. Religion oblige.
Sur cette « vraye terre que Dieu donna à Caïn », selon la formule de Jacques Cartier, la religion balisait le chemin du quotidien. Loin du premier clocher, la pieuse Madame Dubé veillait sur les ouailles. Tous les soirs, la famille agenouillée récitait le chapelet égrené à la radio par le cardinal Léger. Chaque juillet, pour la Neuvaine de Sainte Anne, Madame Dubé imposait un calvaire qui a marqué la mémoire et les genoux de Réjean. En quittant l’anse du Sud, il me pointe un promontoire rocheux. « Là, il y avait une croix en bois. Tous les soirs à 7 h, on venait dire le chapelet, à genoux dans le sous-bois, à l’heure des maringouins que l’on baptisait de mots d’église, les dents serrées, entre deux Notre Père. » La pénitence en valait la chandelle. Les jours de tempête, quand l’enfer hurlait du nord-est pour déraciner l’île, la bonne Sainte Anne apaisait les enfants. Les nuits de Voie lactée, couchés sur les rochers plats, ils aimaient aussi croire en elle pour calmer leur vertige devant tant de mystère.
À l’anse du Sud-Ouest, Réjean me parle d’une source où ils venaient puiser de l’eau douce avec des canisses lorsque l’eau de pluie s’épuisait dans les tubs, grands bacs de métal : l’un pour la consommation, l’autre pour la lessive et la vaisselle. Dans le quotidien de l’île, les petites mains avaient leurs tâches. Certaines corvées exigeaient des volontaires désignés qui bougonnaient à l’injustice en se traînant les pieds. Surtout pour la lessive qui se faisait les jours de beau temps propices à la baignade. Pour brasser le linge dans la cuve en bois de la machine, il fallait actionner un manche vertical dans un mouvement de va-et-vient. Pour l’essorer, il fallait le glisser entre deux rouleaux entraînés par une manivelle. Les petits bras endoloris se relayaient.
La chasse à la pitoune ralliait plus facilement les troupes. C’était un billot de bois de quatre pieds que les goélettes acheminaient vers les moulins à papier. Celles qui sautaient par-dessus bord par forte mer venaient s’échouer sur le rivage. Les enfants les laissaient sécher quelques jours, hors de la portée de la marée, puis les transportaient sur les épaules dans le hangar de bois de chauffage. En prime, la mer leur apportait parfois des bouts de jouets en plastique venus de terrains de jeux de la civilisation.
La cueillette des petits fruits remportait la palme des travaux d’été. En août, maman Dubé envoyait ses trois mousquetaires cueillir des pommes de terre, nom surprenant pour désigner des airelles rouges, peu avenantes crues, mais délicieuses en confiture. Les enfants en rapportaient volontiers des quantités. Ils fondaient aussi comme des moineaux sur les bosquets de groseilles, de framboises, de camarines noires sucrées, étalées en grands tapis rampants parmi les rochers exposés.
Dans la petite île dépourvue de manèges, il fallait meubler l’espace de jeu avec son imagination. Réjean était Robinson le Rêveur, ami des bélugas. Sur son rocher dans l’anse du Sud, il les regardait caracoler à saute-moutons, tout droit sortis d’un dessin animé. Il aimait leur bouille de poupons blancs rieurs, leur ballon gonflé sur le front, leur bouche esquissée en sourire, leurs yeux gros comme des boutons de culotte, leurs cris joyeux lancés dans le silence comme des airs de cour d’école. Réjean était aussi Barbe-Noire Dubé. Assoiffés d’or et d’aventures, les terribles frères lançaient des abordages sans faire de quartiers. Leur vaisseau de 25 centimètres, taillé par papa, écumait une mare oubliée par la marée au creux des rochers. L’île du Brandy Pot n’était pas l’île de la Tortue. Au beau milieu de l’été, le Saint-Laurent peinait à monter ses eaux au-dessus de zéro. Pour éviter d’avoir les pieds bleus, les garçons barbotaient dans des trous d’eau réchauffés par le soleil d’après-midi.
Les jours de brume ou de tempête, l’île se réduisait comme peau de chagrin. Les enfants retrouvaient la douce sécurité de leur maison-phare. Toute la famille jouait aux cartes, et c’est bien sûr Madame Dubé qui comptait les points. Les enfants frissonnaient de bien-être dans leur famille tricotée serrée, perdue au large, surtout lorsqu’une tarte aux bleuets dorait dans le four du poêle à bois. Aucun danger ne pouvait les menacer : maman veillait au grain et papa était le gardien.
M. Roger Dubé, père de Réjean
« Parle-moi de ton père. » Dans ma vision romantique du gardien de phare, je voyais un capitaine sans cap aux yeux délavés par le large ; un bourru barbu qui tire sur sa pipe avant de prononcer quelques mots de sagesse marine, iodés comme une chanson de Gilles Vigneault. « Mon père se rasait, fumait la cigarette et était d’un naturel joyeux », me précise Réjean. Ah bon ! Je fais valoir qu’il fallait quand même un certain caractère pour vivre ainsi isolé huit mois par année. J’espérais l’histoire d’un vœu de solitude, d’un renoncement bouddhiste de moine laïc. « C’était tout naturel, le père de mon père était gardien de phare, il l’a aidé tout jeune, puis est devenu à son tour gardien de phare. Son sillage était tracé. L’île, c’était sa vie, son travail, son horizon. »
L’homme n’était pas si ordinaire : il était gardien de la lumière. Le phare de l’île du Pot à l’Eau-de-vie était équipé d’une lanterne à vapeur de kérosène, d’une lentille et d’un miroir parabolique qui dirigeait les rayons vers le nord-est et le sud-ouest. Les navires qui descendaient le chenal Sud le gardaient sur leur bâbord avec le feu du port de Rivière-du-Loup sur leur tribord. Les navires montants, qui avaient dépassé l’embouchure du Saguenay sur le chenal Nord, pointaient l’étrave entre lui et le phare du cap de la Tête-au-Chien. Contrairement à son voisin, il ne clignotait pas. Le gardien ne remontait pas les poids toutes les deux heures pour assurer la rotation de la lanterne, mais il pompait quand même plusieurs fois par nuit la pression du réservoir à air comprimé qui vaporisait le kérosène dans le manchon de la lampe. M. Dubé astiquait le miroir en cuivre toutes les semaines et bichonnait comme un diamant toutes les facettes de la lentille. L’échelle à pic qui menait au sommet de la tourelle lui lançait à chaque fois un défi : il avait le vertige. Quand il fallait faire l’acrobate pour repeindre les corniches, il payait quelqu’un de sa poche.
Le gardien de phare est un oiseau de nuit. Chanceux, M. Dubé ne quittait pas son nid, car la tourelle du phare était intégrée à la maison. Pendant que toute la famille dormait, il veillait, calé dans sa chaise berçante. En avant… en arrière, les longs patins de bois hachaient chaque seconde dans le silence. Un mantra pendulaire qui faisait dériver ses pensées sur une mer apaisée. Peut-être se repassait-il le film de sa journée. Un film au ralenti, car, sur une île, rien ne sert de courir : on revient vite au même point. À la droite de la chaise, un cendrier sur pied en bois tourné se remplissait au fil des heures comme un sablier. M. Dubé somnolait comme un chat. Grâce à une trappe ouverte sur la tourelle, il entendait le chuintement de la lanterne, continu, normal. La moindre variation aiguisait ses oreilles. Une interruption l’aurait fait bondir. L’été, il éteignait le phare vers 4 h 30, au lever du soleil, puis allait se coucher jusqu’à 10 h. Fin octobre, quand toutes les nuits avaient des allures d’Halloween, l’aube n’arrivait jamais.
Une fois par année, un bateau rouge ancrait au large. À son bord : le surintendant du ministère des Transports. Pendant que des matelots costauds débarquaient charbon, peinture et kérosène, le surintendant inspectait les lieux, traquait du doigt poussière et écaillures, puis cochait des cases dans son cahier. Le rapport était toujours bon. M. Dubé était un homme droit et fier qui n’avait besoin d’un patron qu’une seule fois par année.
Et pourtant, un sale jour, l’ordre est tombé. Après 22 ans de bons et loyaux services, le gardien de lumière serait remplacé par une lampe automatique perchée au sommet d’une tour métallique. Par une triste marée de septembre 1965, Roger Dubé a quitté son île. Déraciné vif, des embruns dans les yeux, la main crispée sur la barre : « Ils vont voir que leur maudite tour va leur coûter plus cher que mon salaire ! ». Les « ils », c’était les comptables qui, sous les néons de leur bureau d’Ottawa, balisaient son fleuve avec des colonnes de chiffres. Bien sûr, il faut savoir aller droit devant, naviguer avec son temps, mais le progrès GPS-AIS a la froideur cathodique.
Les nuits de mauvaise mer, un peu d’humain faisait du bien. Lorsqu’entre deux rafales, l’étoile du Brandy Pot perçait le rideau de pluie, les capitaines savaient que Roger Dubé les guidait. Sa lueur était aussi source de chaleur. Ce bout de roc abritait sa vie et sa famille ; son phare était une maison-phare. Rien de mal ne pouvait arriver sur le fleuve lorsqu’il veillait pendant que Réjean et ses frères dormaient à poings fermés.
Texte et photos : Michel Lopez
Photo de M. Roger Dubé : Famille Dubé
Témoignage : Réjean Dubé
Collaboration : Monique Joly