Le Louise III est l’âme de la marina de Rimouski. Avant qu’il accoste à son quai en mai, la saison n’a pas vraiment commencée. Lorsqu’il le quitte en automne, la saison est terminée. Louis Arsenault, son propriétaire, est l’un des pionniers fondateurs de la marina en 1984. Sa carte de membre porte le numéro 001.
Comme tous les jours depuis 35 ans, Louis Arsenault monte à bord de son Louise III. Il ne sortira pas aujourd’hui. Demain non plus. Depuis une dizaine d’années, il va moins au large. « Nous sortons toujours, mais nous n’allons nulle part », avoue en riant le fier capitaine de 90 ans.
La marina, c’est son deuxième village natal. Il a quitté son premier en 1947. Autrefois, il se promenait sur les pontons pour prendre les nouvelles et l’air du temps. Les nuits de mauvais vent, il allait resserrer les amarres des embarcations voisines affolées par la houle. Maintenant, il se rend à pas vaillants et mesurés directement à son bateau proche de la passerelle. C’est toute la marina qui s’arrête pour le saluer, debout dans son cockpit, comme un patriarche à son balcon.
Ses compagnons de la première heure l’appellent « Louis », les autres l’appellent « Monsieur Arsenault », car c’est un Monsieur, un gentleman, droit, le regard clair, les cheveux blanc écume, le sourire inspirant. Les photos de son album de famille présentent un bel homme à toutes les étapes de sa vie. Il connaît tout le monde : « J’aime parler bateau avec les gens de bateau. Ils ont tant de choses à raconter. » Il connaît aussi la plupart de leurs embarcations par cœur, car il les a auscultées et évaluées comme expert maritime pendant 35 ans.
En cet après-midi de début d’octobre plutôt frisquet, nous nous installons à bord de Louise III pour discuter. Comme tous les lundis, le Bella Desgagnés a sorti le port de sa torpeur. Des camions font leur navette de fourmis sur le quai dans un bourdonnement diesel. La grue du ravitailleur empile sur son pont les conteneurs qui seront déchargés dans les ports isolés de la Basse-Côte-Nord. Le brouhaha métallique du chargement nous parvient lointain, en sourdine.
Dans le carré, le temps est suspendu dans une quiétude baignée de clarté nordique. L’ambiance est sereine, presque studieuse, comme celle d’une bibliothèque. Tout est impeccablement placé, astiqué. Aucun désordre de retour du large. Les boiseries des murs couleur miel arborent des grands classiques marins en laiton : lampe à huile, horloge et baromètre, cloche et ancre. Une maquette de coque sculptée côtoie une plaque d’hommage des Escadrilles canadiennes de plaisance.
Bien calé sur le dossier de la banquette, Louis Arsenault suit du regard le va-et-vient des chariots chargés de voiles à remiser pendant que je mets de l’ordre dans mes notes. L’idée de cette rencontre est née de la lecture de son livre intitulé tout simplement « Ma vie », fruit d’une année d’introspection favorisée par le Grand confinement. De sa vie riche d’expériences et d’aventures émerge une belle histoire de complicité avec le Louise III, né de ses mains.
« Ce bateau-là fait partie de ma vie, je suis autant chez moi ici qu’à la maison. C’est un bateau que j’ai construit selon mes plans. Je suis bien à bord. J’y couche tous les soirs, sauf lorsqu’il fait froid ou mauvais. C’est calme. Bien protégé. Ça ne bouge pas. On est sur l’eau ».
Louis Arsenault aime être sur l’eau. Il a vu le jour le 1er mai 1931 à quelques brasses des vagues à Maximeville, petit village de la côte sud-ouest de l’Île-du-Prince Édouard. Les bateaux y faisaient partie du paysage, amarrés dans le havre ou entreposés l’hiver à côté des maisons. Son père était pêcheur de homards, sa mère institutrice. Les deux s’appelaient Arsenault. Un patronyme emblématique du peuple acadien tissé serré comme un filet de pêche.
Fort de ses 13 ans, le petit Louis construit sa première chaloupe de 13 pieds avec du bois acheté avec les 7 beaux dollars gagnés pendant un été de pêche à la morue. À 16 ans, il quitte son île pour aller comme pensionnaire à l’École technique de Rimouski. Des études en dessin industriel poussent plus loin son talent naturel et lui ouvrent l’horizon prometteur d’une carrière dans le domaine du bâtiment et de l’architecture. Sa vie devient une vaste collection de plans : plans de carrière, plans de bâtiments commerciaux et résidentiels, de chalets, de maisons et bien sûr de bateaux. Après une dizaine d’années de terre ferme, les bateaux lui manquent.
En 1958, il acquiert une coque de 17 pieds et prépare les plans de COCO. En 1960, il passe à 18 pieds avec un bateau de la compagnie Weymouth. Romantique et téméraire, il embarque à son bord sa jeune épouse Clémence. Leur lune de miel est agitée par des vents contraires qui les forcent à lever l’ancre en pleine nuit de noce. Le bateau est baptisé Louise, prénom de leur fille aînée. En 1963, il achète un Cruisers de 24 pieds. La rigueur comptable du capitaine lui inspire le nom de Louise II. Très vite le deuxième de la lignée abdique en faveur d’un aspirant plus spacieux.
Comme le prix des bateaux qu’il convoite aligne trop de zéros au nombre de pieds, Louis décide de construire lui-même le bateau de ses rêves. Après avoir imposé aux parieurs un suspense insoutenable, il le baptise Louise… III.
Sur sa planche à dessin apparaissent les lignes harmonieuses d’un trawler de 32 pieds à trois cabines qui équilibre grandeur et espace intérieur. Bateau de plaisance, il a des airs de bateau de pêche. Un naturel pour le fils de pêcheur. Le trawler n’est pas un speed boat bouffeur d’essence et frimeur de beau temps qui déjauge pour creuser un sillage arrogant et inutile. Le trawler est un chameau, un flâneur. Sa carène à déplacement lui assure une bonne souplesse dans les vagues, même par gros temps. Sa vitesse maximale de coque est de 7,3 nœuds, propulsé par un Volvo Turbo 4 cylindres de 110 cv. Pourquoi aller plus vite ?
Avec ses rouleaux de plans et sa maquette sous le bras, il frappe à la porte du chantier d’André Lemay à Rimouski-Est.
La saga commence en 1983. Le chantier construit la coque et la charpente extérieure, selon ses plans. Après quelques semaines, la coquille vide prend le large à bord d’un camion-remorque pour venir s’ancrer sur le terrain de la maison familiale. La cale sèche dure quatre ans et quelques mois. Louis découvre que sur un bateau rien n’est droit comme dans une maison. Le moindre ajustement exige un gabarit ou un dessin. Ses mains évoluent avec aisance lorsqu’elles touchent du bois : planchers, cabines, poste de pilotage, salon, cockpit. Elles frappent parfois des nœuds dans les autres disciplines : plomberie, électricité, mécanique, électronique. Il apprend sur le tas à coups d’essais et erreurs. « Mille métiers, mille misères ! », déclare le bricoleur philosophe qui a aussi découvert le secret de l’harmonie conjugale.
Avant d’embarquer sur leur bateau, beaucoup de constructeurs amateurs s’embarquent dans une galère. Le chantier qui aspire leurs soirées, fins de semaine, congés et parfois leurs économies déclenche souvent des mutineries dans les ménages. Louis ne disparaît pas dans son atelier. Il consulte régulièrement sa compagne Clémence dans la définition des espaces, l’élaboration de l’aménagement. Ils rêvent ensemble des escapades au large avec les enfants.
En 1987, Louise III met fièrement le cap sur l’eau à bord d’une remorque. La hauteur est hors-normes. Un agent très terre à terre de la Sécurité du Québec consacre l’avenir marin du bateau avec une amende salée de 600 dollars. Le baptême officiel a lieu le 20 juin 1987 en présence d’un ami de longue date : le père Raoul Roy.
Dans le feu de son récit, Louis me propose de consulter les deux grosses briques de documents, fiches et dépliants techniques qu’il a méticuleusement compilées pendant des années. « J’ai tout dessiné ce qu’il y a dans le bateau, des réservoirs aux coussins ! ». Je décline gentiment l’offre en lui disant qu’une photo du plan fera l’affaire.
J’en profite pour l’aiguiller sur ses souvenirs de voyage. L’horizon de Louise III s’est élargi, marées après marées : d’abord l’estuaire, puis le Saguenay, le fleuve en amont, la rivière des Outaouais, le canal Rideau, les Mille-Îles.
En 1992, Louise III et son équipage met le cap sur la côte ouest de la Floride pour un périple d’onze mois et trois semaines et de 4 626 milles nautiques (la durée et la distance précises sont consignées dans le livre de bord). Entre autres canaux et rivières, l’itinéraire emprunte l’« Intracoastal », voie classique des snowbirds qui laissent le froid dans leur sillage à l’automne, et reviennent l’étrave dans les rayons du printemps.
En 1996, l’enfant prodigue fait un retour dans son Île-du-Prince-Édouard natale. Une météo hostile force Louise III à faire escale dans tous les ports de pêche sur le chemin. La parenté réserve un accueil triomphal à l’équipage. Un article paraît dans la Voix acadienne.
Depuis une dizaine d’années, Louise III se fait plus casanier. Louis sort au large entre Pointe-au-Père, l’île Saint-Barnabé et Le Bic. L’équipage compte tour à tour les enfants, petits-enfants, arrière-petits-enfants. Les sorties apéro se font au coucher de soleil avec ses copains musiciens. À l’ancre, on sort les instruments, un petit porto et un bon cigare.
Louise III est aussi une oasis de calme. Nostalgie ? Pas vraiment. La nostalgie peuple un esprit vide de présent. Louis est toujours aussi vif, toujours aussi curieux de tout. Il lit en ce moment l’histoire des Acadiens en Nouvelle-Écosse. Demain, il écoutera Mozart, Brahms ou des chants grégoriens. Il aime la musique sacrée.
Il y a l’entretien aussi. L’an dernier, il refaisait encore les vernis des mains courantes. Ça devient plus difficile. Cet hiver, il devra donner à contrat la peinture de la coque, du pont et des cabines.
« Et si un jour… ? ». Je patine, je cherche les bons mots. La réponse arrive, naturelle et sereine. « Non, il est hors de question que je le vende. Mon épouse Clémence m’encourage à le garder le plus longtemps possible. Elle dit qu’il fait partie de ma vie. ». Le léguer ? C’est compliqué aussi. Le cadeau s’accompagne de nombreuses responsabilités. Personne n’a vraiment levé la main. La famille le vendra.
Dans quelques jours, Louise III pointera l’étrave sur la rampe de sortie. Le chariot-cavalier le hissera hors de l’eau et le déposera sur le ber de sa remorque. Il retrouvera ses quartiers d’hiver près de la maison familiale.
« Chaque année, je me dis que c’est peut-être ma dernière année, ma dernière saison. »
Et chaque année au printemps, Louise III revient s’amarrer à son ponton.
Texte et photos : Michel Lopez
Témoignage : Louis Arsenault
Collaboration : Monique Joly