À bord de notre voilier ZEN, nous avons souvent navigué au large de la pointe des Monts, très au large. Nous l’avons toujours gardée à bonne distance, car le nuage inquiétant de son cimetière marin d’autrefois plane encore sur ce lieu souvent balayé par les tempêtes, embusqué dans les brumes et ébranlé par les courants. Courageux, mais pas téméraires, nous avons décidé de la conquérir du côté terre en prenant le traversier Matane-Godbout.
49° 19′ 3″ N, 67° 22′ 52″ W. La pointe des Monts est située sur la côte nord du Saint-Laurent, entre Baie-Comeau et Sept-Îles, à 750 km au nord-est de Montréal. C’est déjà le bout du monde bien que la route 138 s’arrête 575 km plus loin, à Kegaska. La 138 a délaissé la pointe pour se tailler un chemin plus direct dans les terres. Après un panneau facile à manquer, dix kilomètres non déneigés l’hiver serpentent dans une forêt déjà boréale avant de déboucher sur un littoral escarpé, bordure d’un tableau éclatant de ciel et de mer.
Quelques petits chalets rustiques s’égrènent autour de l’anse à Charlotte, du nom de la compagne d’un chef innu de jadis. Voyageurs hors-circuit et hors-saison, nous occupons le dernier chalet encore ouvert du Gîte du phare de Pointe-des-Monts. Pendant quatre jours, nous allons contempler le paysage, suivre les teintes du temps, le mouvement de la marée et le souffle du vent. Pêcheurs d’images, nous serons libres d’imaginer les premiers jours du monde, puisqu’il n’y aura que nous dans cet espace immense béni par un grand beau temps d’automne.
Dans l’anse que surplombe notre petit balcon au bois écaillé, la marée se hisse, vague après vague, vers le haut de la plage pour remporter vers le large les guirlandes d’algues qu’elle avait oubliées. Elle se glisse entre rochers et langues de sable pour faire une île de l’escarpement rocheux où un drapeau effiloché au bout d’un mât fait claquer au vent sa dernière fleur de lys. Une croix de fer salue un naufragé inconnu que le phare n’a pas pu rescaper. Quelques canards qui ne migreront pas font bon voisinage avec des mouettes en quête de crabes égarés. Des corneilles écorchent l’écho de leurs cris rocailleux.
À l’est de l’anse, en direction du phare, le rivage est échancré de caps sans nom qui étirent à fleur d’eau leurs dents de récifs. À l’ouest de l’anse, elle est là, à quelques encablures. Nous la montrons du doigt ; nous la cadrons dans nos jumelles : la pointe des Monts.
Dans les bulletins de météo marine, la voix annonce à la pointe des Monts des vents toujours plus violents, surtout du nord-est, et des vagues toujours plus hautes que partout sur le fleuve. Après avoir pris ampleur et vitesse le long des côtes de Terre-Neuve et de l’île d’Anticosti, les eaux de l’Atlantique et les vents quittent le vaste golfe du Saint-Laurent pour s’engouffrer dans l’estuaire plus étroit devant elle. La pointe des Monts est un lieu de convergence de toutes les turbulences depuis la nuit des temps. Un phare a allumé sa lanterne le 20 septembre 1830 sur un îlot à 2 kilomètres à l’est.
Émus, nous allons fouler le sol de la pointe mythique que nous n’avons jamais osé approcher de la mer. Le vent souffle frais du sud-ouest, 20 nœuds, assez fort pour insuffler une dimension épique à cet après-midi de grand bleu. Les vagues déroulent leur écume sur des champs d’étincelles. Une brume d’horizon a estompé les monts gaspésiens, sur la rive sud. Le soleil d’automne étire sa clarté nordique derrière un voile de nuages. Nous sommes seuls dans un silence de vent et d’eau. Au large, aucun cargo ne vient nous rappeler notre siècle. Notre marche a la solennité d’un pèlerinage. Notre regard tourné vers le sol n’est toutefois pas empreint de pieuse humilité, mais de prudence. Le sol est drapé d’algues visqueuses.
Nous cherchons la pointe des Monts du regard dans une ondulation lunaire de rochers usés par une éternité de mer. Dans notre imagination, la pointe était la sentinelle de l’estuaire, terrifiante comme un titan de roc dressé face à la furie des vagues. En fait, la pointe des Monts n’est qu’une petite saillie de rochers noircis qui s’allonge un peu plus à marée basse.
Dans ce lieu de bout du monde, c’est la mer qui est immense, c’est le ciel, c’est le silence.
Texte et photos : Michel Lopez
Collaboration : Monique Joly