Une corneille perchée sur une croix écorche de son cri rauque le silence lourd de l’île. Un raclement de chaîne lui fait écho. Dans la petite anse du sud-ouest, ZEN a mouillé son ancre qui rabote le fond rocheux à la recherche d’un carré de sable ou de glaise. Une fois l’ancre agrippée de misère à une maigre fissure, le silence se referme.
L’île Bicquette ne se laisse pas approcher. Même par temps calme.
Malgré son nom charmant, l’île Bicquette n’est pas une île champêtre où de jolies chèvres broutent dans les prés salés. Hérissée de conifères rabougris torturés par les vents, c’est la crête d’un récif de quelques jets de pierre de long qui lacère les eaux de l’estuaire du Saint-Laurent à six milles nautiques de sa rive sud.
48o 24’ 55’’ Nord, 68o 53’ 28’’ Ouest. Quinze milles nautiques en amont de Rimouski. En cette après-midi de presqu’automne, le temps sans repère s’est suspendu en ce bout du monde. La faible brise du nord-est ne souffle pas de pluie. Il ne fait ni chaud ni froid, ni gris ni soleil. Le voile qui estompe l’horizon n’est pas un banc de brume. La mer à l’étale frémit mollement pour ne pas se diluer dans le laiteux du ciel. Le rivage escarpé est ponctué de panneaux d’interdiction d’accès. L’humain, terrien ou marin, n’est pas le bienvenu. Même si les rochers du rivage sont maculés de fiente, on n’entend aucun bruissement d’ailes, aucun cri d’oiseaux marins. L’île est pourtant un sanctuaire d’eiders à duvet.
La corneille a quitté sa croix, haute comme celles des croisées de chemins. Mais il n’y pas de chemin. Seul un vague sentier serpente jusqu’à la pointe ouest de l’île où le phare aveugle, abandonné face à ciel et mer, prend une éternité à mourir.
Le phare de l’île Bicquette s’est allumé en 1843. Il s’est éteint en 1987. Il ne figure pas parmi les phares qui ont trouvé preneurs lors de la cession orchestrée par la Loi S-215 sur la protection des phares patrimoniaux de 2010. Faute d’entretien, il se dégrade chaque jour un peu plus.
L’île Bicquette abrite la plus importante colonie d’eiders à duvet de l’estuaire du Saint-Laurent. Elle fait partie de la Réserve nationale de faune des Îles-de-l’Estuaire qui protège la faune et les sites de nidification des oiseaux migrateurs sur ce territoire. Son accès est interdit au public. Seules y sont autorisées les missions scientifiques et la récolte du duvet d’eider.
Espèce malchanceuse, le phare de l’île Bicquette bat de l’aile dans ce paradis d’oiseaux. Assailli par les intempéries, il risque l’extinction, emporté par une vague d’indifférence.
Texte et photos : Michel Lopez
Collaboration : Monique Joly