Cap à l’Est. Juillet 2024. Course de 24 heures Rimouski-Godbout-Rimouski.
Pendant la première journée, nous avons laissé dans notre sillage toute une guirlande de voiles multicolores. Devant nous, deux trimarans et deux monocoques propulsés par des équipages bien entraînés se sont éloignés dans nos jumelles. La nuit a brouillé les pistes pour nous laisser seuls au monde. Sous la faucille acérée d’un croissant de lune, un vent froid s’est affolé pour nous faire contourner à l’arraché la bouée K14 de Godbout, sur la Côte-Nord.
Après la nuit glaciale, le vent s’est évaporé aux premiers rayons du soleil. À un mille devant l’étrave apparaissent les meneurs, Vortex et Angéline. Nous pensions qu’ils nous avaient semés dans la brume. Ils sont là, apparitions fantômes dans la clarté du matin, rejetons du Hollandais volant, encalminés solides. L’eau n’est ridée d’aucune risée, paisible comme un lac de dimanche après-midi.
La chaleur augmente dans la matinée. Avons-nous quitté le Saint-Laurent ? Avons-nous dérivé dans la nuit vers les calmes englués du Pot au Noir de l’Atlantique intertropical ? Pourtant, la lumière est bien nordique. Le bleu profond du ciel au zénith s’adoucit de pastel en glissant vers l’horizon. Les rives lointaines de la Côte-Nord et de la Gaspésie ont disparu derrière un voile de brume.
Nous sommes là, toutes voiles dehors inutiles, plantés aux confins de l’immensité. Un tel calme baigné de sérénité aurait comblé le mystique en quête d’une communion avec le Grand Cosmos. Mais voilà, nous on n’est pas là pour méditer, on est en course, et on aimerait ça gagner.
Je suis à la barre, même s’il n’y a rien à barrer. Philippe est assis sur bâbord pour régler le génois. Cette halte forcée au milieu de nulle part fait son bonheur. Skipper aguerri, qui a fait l’Atlantique, Philippe n’aime pas le gros temps. De tous les milles qu’il a laissés dans son sillage, il préfère ceux qu’il a parcourus par temps de demoiselle. Il n’aime pas les mers d’écume, les rafales hargneuses, la gîte à perdre les bottes, l’adrénaline qui vole dans les embruns. Capitaine courtois, calme et précis, il excelle lorsque les Vikings rongent leur frein dans la pétole. Son bateau, un Beneteau First 31, est léger, maniable, doté d’une coquette garde-robe.
Nous ne parlons pas, ne bougeons pas, ne laissons pas nos pensées s’éparpiller. Il ne faut pas rompre l’équilibre par un geste ou un mot de trop. L’étrave doit rester pointée là où l’on allait ; la grand-voile doit rester bordée là où elle était. Même si le vent est tombé, il ne va pas forcément changer de direction. Nous devons nous arracher à l’immobilité, saisir le moindre soupir pour retrouver la vie. Il nous suffit d’un peu d’air. Phillipe ne dit pas « un peu de vent », il dit « un peu d’air ». Cela fait encore plus ténu, comme le souffle sur la braise qui ranime le feu.
Pour sentir le vent, le marin retrouve ses sens d’animal. Comme le loup qui hume la nuit, il se met à l’affût, le nez en l’air. Il peut tourner lentement la tête pour capter un murmure dans l’oreille ou une caresse dans la barbe. Il peut orienter une joue humide ou un coco dégarni pour saisir une petite fraîche. Il peut faire pivoter bien haut un index mouillé de salive. Les vieux loups de mer suivent la fumée de leur pipe. La rumeur sur le fleuve dit que Phillipe utilise les pointes de sa majestueuse moustache, comme les chats. Sinon, il fait grimper sa compagne Johanne, très agile, en tête de mât. Là-haut, elle guette les risées, les frisottis plus sombres, les veines de vent, les vaguelettes de houle. Elle scrute le ciel. Sous un nuage, il y a souvent du vent, mais aujourd’hui, il n’y a pas de nuages. Philippe se fie aussi à ses deux « Céline », deux morceaux du ruban magnétique d’une audiocassette de Céline Dion accrochés aux haubans, plus sensibles que les pennons. Dès qu’ils s’agitent, il dit que Céline chante. Sans doute J’irai où tu iras.
Mais pour l’instant, on ne va nulle part. Philippe est immobile comme un héron dans les roseaux d’un étang. Il a avancé le chariot de génois pour qu’il se creuse. Il a délaissé le winch trop rustaud et tient du bout des doigts l’écoute mince comme un fil de pêche. Il a changé l’autre, trop lourde. Il veut sentir l’humeur de la toile, ses frémissements. Il choque l’écoute de quelques millimètres pour laisser la toile vivre un peu. S’il sent une bouffée de vent, il borde délicatement pour ne pas l’effrayer. Si le génois commence à faseyer, il relâche, car il est allé trop près du vent. Les gens ont tendance à border trop vite, comme on ferre trop vite un poisson.
Le soleil plombe sur la cloche de verre qui a emprisonné notre univers. La mer est aussi lisse que le ciel. Pour alléger le silence, je sifflote quelques notes, mais suspends tout de suite mon ramage. Siffler, veut la superstition, appelle le vent de tempête. Mes quelques notes ont suffi pour réveiller la mer qui ondeline en éparpillant des éclats de soleil. Le premier souffle s’avance quelque part à l’horizon.
La moustache tribord du pêcheur de vent se met à frétiller. Le premier souffle est capturé. Les voiles se ressaisissent, le safran découpe à nouveau un mince sillage. La vie reprend à bord.
Nous filerons bientôt vers le sud-ouest au près serré.
Texte et photos : Michel Lopez
Collaboration : Monique Joly
Témoignage : Philippe Laville
Journal de bord : Johanne Longpré

Philippe et Johanne, sa compagne sur terre et sur mer.