Mars 2025. Il a beaucoup neigé ces derniers jours. Claude ouvre le chemin à pas lents et lourds dans une poudreuse qui a estompé le chemin. Gonflé de froid arctique au fond de l’horizon, le vent rôde à la cime des arbres et agite leur ramure qui égratigne le bleu du ciel. La neige a arrondi les sous-bois en douces vagues, nivelé les souches, talus, fossés et ruisseaux, chassé toutes les empreintes au sol qui écrivent la vie de la forêt quand l’humain n’est pas là.
Grand gaillard de 80 ans, Claude progresse avec une démarche modelée par la tradition, comme si des raquettes lui poussaient aux pieds au début de chaque hiver. Je profite de sa trace en m’aidant de mes bâtons. Il n’en a pas. On n’a jamais vu de bûcheron, de trappeur, de coureur des bois s’aider de bâtons. Dans la forêt, on travaille, et pour cela il faut avoir les mains libres.
Il est né sur une terre du Témiscamingue, dans le nord-ouest du Québec, une terre défrichée par son père pour y bâtir ferme et famille. « Un faiseur de pays », dit Claude. Comme tous les Québécois de l’époque, le père s’exilait chaque hiver dans les camps forestiers. Cuisinier en Ontario, il revenait à Noël et au printemps. La mère, qui tenait le fort à la ferme, a décidé un jour de le rejoindre au camp avec leurs quatre enfants. Claude a vécu parmi les bûcherons jusqu’à sa première rentrée scolaire. Où finissait le jeu ? Où commençait le travail ? Le gamin imitait les gestes des grands, se rendait utile à la force de ses bras et s’inventait des mondes au cœur de la forêt.
Puis, il est parti étudier en ville. Le p’tit gars de la campagne a gravi les échelons de la profession d’avocat jusque dans les hauteurs de la Place Ville-Marie, tour mythique de Montréal. Mais le plancher des vaches lui a toujours manqué.
En 2012, il s’est retiré enfin dans ses terres, loin de son village natal, toutefois. Dans les Cantons de l’Est, à quelques kilomètres de la frontière du Vermont, avec sa compagne Hélène, il a acheté une propriété de 50 acres (20 ha) à un bûcheron du coin. Le domaine comprend 30 acres d’érablière en coteau et 20 acres de terrains humides en contrebas. « Au Témiscamingue, il y avait peu d’érables. Mon père entaillait des bouleaux. L’eau était beaucoup moins sucrée. En achetant cette érablière, j’ai réalisé son rêve et le mien. »
Il va s’y ressourcer tous les jours. « Il », on devrait plutôt dire « ils », car ils sont deux. L’un est le gamin de la campagne qui, après avoir suivi les branches de sa vie, a retrouvé ses racines. Il est bien dans son terrain de jeu, juste bien dans le moment, heureux de respirer les odeurs, de cligner des yeux en regardant le soleil dans les branches, de suivre une trace de lièvre ou de chevreuil. L’autre est le philosophe qui a maintenant le temps de s’interroger sur le sens de la vie, avec une pointe de gravité. Dans notre conversation, il me parlera souvent du « passeur de sens ».
Nous progressons lentement en piochant chaque pas dans la neige, sans encombrer notre souffle de paroles. Là-haut, un autre coup de vent agite le faîte des arbres. Les plus jeunes, souples, ondulent nonchalants. Les plus âgés, noueux, résistent avec des craquements de vieux os. « Les arbres se parlent », me confie Claude à la première halte. J’attends l’explication. « Les arbres communiquent entre eux. Grâce à un réseau de champignons et de racines, ils s’échangent de l’eau, des nutriments et des alertes en cas d’attaque d’insectes. Certains cohabitent bien, d’autres sont plus territoriaux, comme celui-ci. »
Nous sommes devant un érable à sucre. En automne, il nous aurait offert un feu d’artifice de jaune, orange et rouge. Aujourd’hui, il est gris et dénudé. Campé dans le sol, son tronc austère se dresse vers la lumière de la voûte comme un pilier. « L’érable tolère peu d’intrus dans un rayon de 10 pieds. Il siphonne leur nourriture et les condamne à végéter. Il endure la pruche et le hêtre, mais pas l’épinette. » Question de chimie. À part quelques bougonneux, les arbres sont donc solidaires. J’apprends que la forêt n’est pas un regroupement d’individus, mais un seul et immense organisme animé par une seule et même énergie.
« Les arbres sentent notre présence, poursuit Claude, même si nous ne les sentons pas, trop absorbés par notre quotidien. Les humains sont animés par une énergie animale, les arbres par une énergie végétale, c’est la même énergie vitale ». Le sens que transmet le passeur de sens cher à Claude serait-il cette énergie qui fait tourner la roue de la vie ? Je savais que nous n’étions pas seuls, que les animaux de la forêt nous surveillaient, perchés sur leurs branches ou tapis dans leurs terriers. Je me doutais qu’à notre arrivée le pic-bois tapait un signal en morse et la corneille croassait un cri d’alarme. Je n’avais pas pensé aux arbres.
« Claude, comment te sens-tu dans la forêt ? » Il réfléchit en expirant un soupir de vapeur. « C’est chez moi. Je fais partie de cette nature. J’en suis un maillon. Je prends soin de mes arbres, et eux, ils prennent soin de moi. » Grand enfant, il a lu et relu Saint-Exupéry. La rose du Petit Prince a un sens parmi les milliers d’autres roses parce qu’il en est responsable. Son érablière, c’est sa rose à lui. Il prend soin de ses jeunes arbres en préservant leur espace par un ménage des indésirables. Il soulage les vieux en diminuant le nombre d’entailles dès qu’ils se dégarnissent dans le haut. Il les laisse se défaire de leurs branches mortes qui retrouveront leur flamme pour changer l’eau en sirop. Après leur dernière heure, il les garde sur pied pour qu’ils deviennent des sanctuaires de larves et d’insectes pour les pics-bois, mésanges, cardinaux et geais bleus. Un jour, d’eux-mêmes, ils s’inclinent pour se reposer dans le sol avant une autre vie. Songeur, je laisse à mon tour échapper un soupir de vapeur dans le silence glacé.
Nous imprimons nos pas un peu plus loin sur le chemin. Le bras tendu, Claude pointe du doigt un bosquet. Il parle comme un berger fier de son troupeau. « Tu vois les érables là-bas, à gauche, des jeunes qui donnent bien. Des troncs de 12 pouces, costauds. Ils sont dans une baissière qui les abreuve d’eau. Ce sont les premiers à couler. Ceux qui poussent le long du coteau donnent moins, car le sol est plus drainé. »
Nous nous approchons d’un ancien. Un tronc vénérable d’une cinquantaine de pouces, une écorce en peau de pachyderme, des branches noueuses et vigoureuses qui interpellent le ciel. « Les vieux sont plus lents, ils donnent après une semaine lorsque le cœur est réchauffé par le soleil. Leur eau est plus sucrée. On peut leur accrocher jusqu’à quatre chaudières. Tous deux d’un âge d’automne, nous sommes d’avis que chez les arbres comme chez les humains, l’expérience prime sur la jouvence.
Vieux sages, heureux de cette communion d’esprit, nous poursuivons la docte réflexion : l’eau d’érable serait-elle aussi un passeur de sens puisque chaque goutte glisse le long d’une boucle sans fin, des nuages à la terre et de la terre aux nuages. Pour baliser notre errance philosophique, je suggère de nous concentrer sur le passage de cette eau dans l’érable. Une autre boucle qui s’anime à l’orée du printemps. Gel la nuit, l’eau absorbée par les racines monte dans les branches en se gorgeant de sucre. Dégel le jour, l’eau redescend par gravité vers le bas de l’arbre. La même merveille d’horlogerie rythme la coulée depuis l’aube du monde.
Comment l’humain a-t-il découvert la divine fontaine ? Pour expliquer l’origine, on dénombre autant de récits que de soirées d’hiver autour du feu. Des Amérindiens, les nouveaux arrivants ont appris le respect de la vie forestière. Comme l’érable est un être vivant, il faut l’aborder sans l’agresser. On n’entaille pas un arbre de moins de 8 pouces de diamètre. On ne prélève pas plus de 5 % de sa réserve de sucre. L’année suivante, on laisse se reposer la zone meurtrie en perçant un nouveau trou à 3 pouces latéralement et à 6 pouces verticalement du trou précédent. On privilégie le côté sud de l’arbre, plus réchauffé par le soleil. Après la récolte, on retire délicatement le chalumeau du tronc pour que la cicatrice se referme.
La tradition passe le flambeau de saisons en saisons. « Passeuse de sens », elle aussi, elle transmet aux générations cette attitude de respect ainsi que les vertus de la patience. Il faut savoir rester humble devant le temps qu’il fait, devant le temps qui passe. La nature est capricieuse comme une diva. Le printemps peut changer de saison d’une journée à l’autre. La magie opère entre – 5 oC la nuit et + 5 oC le jour. Il faut attendre que l’arbre s’éveille, attendre que le temps s’écoule en lentes secondes liquides, que de chaque chalumeau perlent des gouttes qui tintent clair sur le fond de métal, puis font frémir le miroir d’eau de rides cristallines.
Lorsque les chaudières sont pleines, il faut savoir se dépêcher. « Courir les érables. » L’expression champêtre désigne la tournée de ramassage de l’eau. La course est en fait une marche ardue dans la neige les jours de neige et dans la boue les jours de doux, avec un seau de 5 gallons accroché au bout de chaque bras. Le remplissage de la tonne sur la remorque est aussi un exercice tonique. Une fois remplie, le tracteur – autrefois le cheval – l’emmène cahin-caha dans les ornières jusqu’à la cabane.
Nous arrivons enfin à cette cabane qui dessine sa silhouette en contrebas. Par une journée de brume ou de neige, nous l’aurions manquée. Caméléon de bois dans le bois, elle se fond dans le rideau des arbres. Les troncs des pruches voisines sont devenus ses planches, sciées et séchées sur place. Le temps leur a imprimé la même patine ; il s’est figé dans les mêmes nœuds, les mêmes nervures, les mêmes teintes de gris et de brun réchauffées à l’occasion par les rayons du soleil. Les arbres continuent de pousser. La cabane, elle, défie le temps, beau temps mauvais temps, au fil des saisons depuis 1938. Aucune trace de pourriture, car elle a été bâtie sur un socle de roche incliné. La charpente est restée saine et solide. Le toit de tôle aussi, teinté des nuances rouille de l’automne.
« La cabane était désaffectée depuis des lustres. Quarante ans peut-être. Je l’ai isolée avec le même bois de pruche. J’ai refait le plancher de béton et remplacé tout l’équipement d’évaporation. J’ai construit une terrasse à l’arrière pour accueillir la visite. » Il a aussi déniché un lot de chaudières à bon prix dans une annonce du journal La Terre de chez nous auprès d’un acériculteur heureux de se débarrasser de ses vieilleries pour prendre le virage tubulaire avec des artères de plastique bleu qui serpentent d’arbre en arbre comme les tentacules d’un réseau de perfusion.
Claude ne fait les sucres qu’une année sur deux. Autrefois, la cabane accueillait famille et amis, petits et grands. Les bras ne manquaient pas. L’an dernier, nous étions quatre vaillants cueilleurs d’eau à la rescousse : Monique et moi, Claude et son ami Pierre. Cette année, la cabane est en dormance.
Nous secouons nos raquettes dans le hangar à bois. La porte sans verrou s’ouvre dans un long grincement. Pas d’interrupteur pour dissiper la pénombre. Il n’y a ni électricité ni eau courante. L’aménagement est spartiate. Une grande baie vitrée laisse entrer la nature au-dessus d’un comptoir où l’on range les boîtes de sirop pleines et vides ainsi que la sirotière. Le mur opposé accueille des étagères garnies de pots, de vaisselle et de casseroles au-dessus d’une cuisinière au propane. La touche décorative est assurée par une paire de raquettes pattes d’ours en babiche et d’un panneau de bois qui arbore le nom gravé de Laverlochère, village natal de Claude. Une table et des chaises en plastique rappellent que nous sommes dans un lieu de travail, et non dans un magazine d’art de vivre. Au beau milieu trône l’évaporateur à bois de l’entreprise de Tôle Inox sise à Princeville, commune du Centre-du-Québec. `
En tapant dans nos mains pour nous réchauffer, nous évoquons la douce chaleur qui régnait ici à la même époque l’an dernier.
Mars 2024.
Le mercure a chuté, un autre mouvement de yoyo cher au printemps. La cabane est une oasis de douce chaleur au milieu de la forêt qui a repris des allures d’hiver.
Allumé tôt le matin, un feu d’enfer fait rage derrière les portes de fonte. Vorace, il demande sa ration de bûches toutes les 15 minutes et avale jusqu’à 15 cordes de bois franc pour la saison. La brume sucrée qui monte de l’évaporateur donne aux artisans des silhouettes de fantômes.
Elle s’échappe par la hotte et la cheminée dans l’air frais comme la fumée blanche de l’annonce d’un nouveau pape. Habemus sirropum.
Le temps s’écoule aussi lentement que l’eau libérée des réservoirs par gravité. Le foyer crépite dans le silence. Nous n’éprouvons pas le besoin d’une conversation qui laisserait le quotidien parasiter le moment.
Bouillir demande toute la concentration de Claude. Il surveille les deux pannes qui bouillonnent comme des marmites de sorcière. La mousse frémit de mille bulles dorées, capricieuse. Un seul regard détourné, une seule pensée vagabonde, et la voilà qui déborde. Dompteur d’écume, Claude garde à la main une baguette surmontée d’un petit morceau de lard. Une seule goutte de gras suffit à refouler l’effervescence.
La ligne entre un sirop trop fluide et déjà brûlé est mince. Il faut vérifier le précieux liquide avec un hydrotherme pour la température (219 oF) et un réfractomètre (66 degrés Brix) pour la concentration de sucre. Il y a aussi la bonne vieille méthode de la louche. Claude la plonge dans le bac et laisse s’écouler un mince filet. Lorsque la dernière goutte perle et s’étire, c’est prêt. La sirotière garnie d’un filtre de feutre est alors placée sous le robinet : l’or doré peut jaillir. Le premier sirop du matin prend environ 4 heures. Une fois la machine à vapeur lancée, les autres coulées se font en 2 heures. Ensuite, on place la sirotière sur le comptoir pour remplir les cans et les sceller, encore une fois à l’ancienne avec une sertisseuse à manivelle.
Quand tout va bien, on s’autorise une pause pour déguster une tasse de réduit, sirop encore léger, fortifié d’une lampée de brandy ou de gin. Les journées à la cabane sont longues. Claude commence vers 7 h le matin et veille parfois jusqu’à minuit. Certains font le tour de l’horloge. Quand il faut, il faut.
Notre promenade tire à sa fin. Les traces de nos raquettes s’éloignent de la cabane. Combien de temps encore Claude fera-t-il les sucres ? Solide comme un chêne, l’homme qui entaille les arbres a bon espoir. « Tant que je pourrai et que j’aurai des amis pour m’aider. » Comme ses érables se passent le mot, ils savent déjà qu’il reviendra pour toujours chaque printemps recueillir leur eau de la vie et la changer en bonheur.
Un dernier coup de vent vient secouer le silence. Un hêtre fait bruisser ses feuilles sèches encore agrippées à ses branches. « L’hiver, il chante dans la brise, me dit Claude. L’été, ce sont les trembles qui chantent. »
Si les arbres de cette forêt chantent, elle doit être enchantée.
Photos et texte : Michel Lopez
Collaboration : Monique Joly, Étienne Joly-Lopez
Témoignage : Claude Melançon