
À vendre. Fermette — 184 acres de terrain. La Toyota Corolla hybride de Communauto fait pile devant la pancarte signée Sotheby’s International Realty. La voiture d’autopartage, qui devrait choisir Du Proprio, fait pile devant chaque pancarte plantée le long des rangs qui se perdent de collines en vallons entre Sutton, Abercorn, Dunham et Frelighsburg. Perrette et son bobo bio de mari promènent leur pot au lait dans l’arrière-pays des Cantons de l’Est.
Les Cantons de l’Est sont aux marches du Québec, à quelques minutes de la frontière américaine. Plusieurs chemins égarés y finissent en cul-de-sac, balisés par une borne de marbre Canada/United States. Dans ce sud du Nord, le climat est moins rude ; les paysages plus doux ; la nature plus apprivoisée ; l’agriculture plus cultivée.
La région a toujours attiré ceux qui rêvaient d’une nouvelle vie. Dans les années 1780, des loyalistes britanniques s’y sont réfugiés, hors de portée de la révolution américaine. À partir de 1840, les francophones de souche ont défriché et labouré pour faire croître avec vigueur leur arbre généalogique.
Au cours des dernières décennies, les Cantons ont attiré une nouvelle vague de migrants, exilés de la ville : artistes, artisans, écologistes, télétravailleurs, gentlemen-farmers, maraîchers, éleveurs, préretraités actifs. Les fermes ont changé de mains. Les pâturages ont changé de brouteurs : moins de vaches, plus de chevaux pur-sang et d’alpagas. Retour à la terre, mais pas aux communes grano-échevelées des années 1970. Le néo-rural d’aujourd’hui a la simplicité volontaire, mais le bas de laine bio bien garni. Dans cette mouvance de vie plus saine, tous les projets sont permis : de la vigne biodynamique à l’élevage écoresponsable, du cidre de glace au vin de rhubarbe, de l’absinthe à l’hydromel, du beurre d’érable au miel de sapin, des kimchis à la lotion au lait d’ânesse. Du rentable à l’improbable.
À vendre. Fermette — 45 acres de terrain. Nouvelle pancarte. Plus raisonnable. Perrette s’emballe : « On pourrait faire une serre, un potager, un fumoir, un four à pain, une basse-cour, des chocolats, des chutneys, des livres, des gelées, des confitures. On aurait un étal dans les marchés locaux et un site de commerce en ligne. On ferait partie d’une coop. On serait zéro déchet. »
Les zéros s’affichent, égrenés en paquets de trois, sur l’étiquette de prix de l’agence. Il ne suffira pas de casser le cochonnet. Le rêve de Perrette est brisé. Adieu veau, vache, cochon, couvée !
Jusqu’à la prochaine pancarte.
Texte : Michel Lopez
Photos : Michel Lopez et Bernard Joly
Collaboration : Perrette (Monique Joly)