Ancré à l’île aux Basques (48o 08’ N, 69 o 14’ W) sur la rive sud du Saint-Laurent, un voilier décide de traverser jusqu’à Tadoussac, au beau milieu de la nuit. Le ciel est couvert, mais qui a besoin des étoiles ? Le bateau est équipé comme une navette spatiale. Sans crier gare, une nappe de brouillard rampe à sa rencontre. Clic sur un bouton, le radar balaie, l’icône du navire progresse sur la carte électronique. Le pilote automatique garde le cap. Le café est prêt. Soudain kaput, noir total, écrans en mort cérébrale. Panique à bord. On est où là ? Quelqu’un a vu la carte papier ?
Un pan de savoir-faire marin part à la dérive dans le monde de la plaisance. À bord du voilier d’aujourd’hui, la carte nautique papier est devenue un article de décoration, comme le baromètre et la lampe à huile en laiton. Le compas de relèvement, la pointe sèche, la règle parallèle, le rapporteur breton et le sextant sont classés artéfacts de musée. Et pourtant ! De nombreux plaisanciers n’ont pas l’expérience nécessaire pour affronter un vrai coup dur. Normand Corbeil le confirme, sans prêcher pour sa paroisse, bien sûr. Il est instructeur de voile depuis 42 ans sur le fleuve Saint-Laurent.
Justement, cette même traversée de l’île aux Basques à Tadoussac, Normand l’a faite maintes fois. En 1981, l’équipement de son C&C 27 était plus proche de celui de La Grande Hermine de Jacques Cartier que de celui d’un Océanis 46.1 : pas de radar, pas de GPS, pas d’AIS, pas de pilote. À bord : un loch, une radio VHF, un sondeur, des cartes nautiques papier et un solide sens marin. Il est parti par une nuit de grosse brume pour une pratique de stage. Il raconte. « J’avais prévu une arrivée à l’étale dans l’entrée du Saguenay pour éviter les courants et avoir une estime précise. Sur la carte, on a pris un cap sur l’extrémité Est de la batture de l’île Rouge. Je savais qu’on atteindrait ce point lorsque les profondeurs remonteraient à 60 pieds au sondeur. Ensuite, on a mis le cap sur la bouée rouge K54 (il dit Kilo 54), puis sur la bouée S4 (il dit Sierra 4) équipée d’une cloche de brume. Un équipier faisait la vigie à l’avant. On naviguait sans descendre sous les 150 pieds pour éviter tout danger. Après la S8, on a visé sur la carte une petite plage au nord de la pointe Rouge qui marque l’entrée de la baie de Tadoussac. Arrivés dans 60 pieds, on a viré pour mettre le cap sur les lumières du quai dans une brume plus légère. » Et voilà, à l’ancienne, à la mitaine.
Passionné de navigation côtière, Normand a plus d’une carte dans son jeu. À 26 ans, il trace son chemin dans le ciel comme pilote d’avion privé. Fort de cette expérience, il fait un amerrissage en douceur dans le monde de la voile. En 1981, il devient instructeur et ouvre son école avec un collègue, à Tadoussac. Des stages de débutants sur le Saguenay. Seules les manœuvres sont au programme. La navigation est simple. On ne se perd pas dans le fjord. Les falaises escarpées balisent les rivages. Le courant nous indique la sortie. Le brouillard ne nous tombe pas dessus comme un linceul de croque-mort. Un vrai cocon douillet comparé à ce Saint-Laurent qui se déploie à perte de vue à l’embouchure. Pour Normand, marin d’eau douce du Saguenay, le premier stage sur le fleuve est la conquête d’une nouvelle frontière. Il faut dire que ce Saint-Laurent sait cultiver sa réputation de dur à cuire. L’adage veut que quiconque sait naviguer sur ses eaux peut naviguer n’importe où dans le monde. Il faut dire aussi que ses périls sont amplifiés par les fanfarons qui claironnent leurs exploits sur les pontons et les timorés qui n’osent pas y mettre le pied.
Pour le novice, l’embouchure du Saguenay est le baptême du feu. La batture aux Alouettes étire loin de la côte ses récifs à marée haute. Le clapot par vent contre courant met les vagues en ébullition dans une marmite de sorcière. Le brouillard vous efface le toit rouge de l’Hôtel Tadoussac en un clin d’œil. Les traversiers démarrent sans crier gare. Les cargos déplacent des cathédrales de conteneurs dans l’étroit chenal. Les zodiacs d’excursions aux baleines s’agitent comme des pucerons sur le radar.
« Tu as toujours la piqure ? « Toujours ! À bord, mon fun, c’est de voir le stagiaire progresser en direct, jour après jour. Tu l’encourages, tu l’aides à se former, à réaliser son rêve. C’est gratifiant. Les stagiaires sont motivés, ils veulent décrocher leur brevet à la fin de la semaine. Je suis heureux lorsque j’en croise un qui me dit, quelques années plus tard, qu’il s’est acheté un voilier pour faire un grand voyage. »
Le pédagogue est aussi doté d’un bon bagage de psychologie. Un stage de voile est quand même un blind date, la rencontre fortuite d’inconnus dans un espace confiné et mouvant d’où il est difficile de s’échapper, surtout sur des eaux à 5 degrés au soleil. « Les stagiaires viennent tous avec le même objectif : apprendre à faire de la voile. Le programme est chargé. Chaque moment de la journée est bien rempli. Il n’y pas vraiment de temps pour les frictions. » Normand n’a jamais eu à débarquer sur le quai un mutin semeur de zizanie.
Il faut dire que Normand a un pif détecteur d’égos bien affiné pour prendre le pouls d’un nouvel équipage. Lors de la première rencontre, il fait un tour de table pour connaître l’expérience et les attentes de chacun. Attentif, il scrute aussi le non-verbal : un doigt qui tapote son impatience, des lèvres timides qui préparent leurs mots, une main fébrile qui veut interrompre, un air posé qui n’a pas besoin d’en rajouter.
Il a tôt fait de flairer deux profils qui sévissent régulièrement dans les stages : le mari sauveur et le Ti-Jos Connaissant. Le mari sauveur est parfois un hétéro-patriarcal qui trouve toujours que sa bobonne est pas bonne. Mais, c’est souvent un gentil mari qui vole au secours de sa bien-aimée pour lui épargner l’embarras de rater sa manœuvre. Le mari sauveur est facile à recadrer. Normand lui explique gentiment que madame doit expérimenter seule pour progresser. Certaines femmes règlent le problème en suivant le stage sans leur sauveur.
L’autre cas, plus lourd, est le Ti-Jos Connaissant. Il saisit les questions au vol, commente, soupire d’exaspération devant les hésitations des autres, saute sur le winch avant la consigne. Son recadrage nécessite une intervention dès le début du stage. Normand ne dit pas qu’il lui donne de la corde pour se pendre. Ce serait de mauvais goût sur un bateau où les cordages sont nombreux. Il dit qu’il lui laisse la chance de partager son immense science. « Louis-Éric, montre-nous comment hisser la grand-voile. » Louis-Éric, comme un seul homme, plante la poignée sur le winch. Paré à hisser ! (Le voilier navigue vent arrière ). Normand arrête la manœuvre au bord de la cata et interroge l’équipage qui répond d’une seule voix : « Il aurait dû hisser la grand-voile face au vent. » Louis-Éric prend deux ris dans son égo.
Sans le savoir, Normand est aussi un disciple de Socrate. Le philosophe grec a dit, entre autres : « Les gens qu’on interroge, pourvu qu’on les interroge bien, trouvent eux-mêmes les bonnes réponses. » Normand pose lui aussi beaucoup de questions, stimule le débat, délègue, sollicite des suggestions, favorise l’auto-évaluation. Au lieu de dire « C’est pas comme ça qu’on fait », il demande « Qu’est-ce qu’on pourrait faire pour améliorer ? ». ll ne fait jamais une manœuvre d’accostage. Aux instructeurs qu’il forme, il rappelle « Vous n’êtes pas là pour étaler vos connaissances, pour faire un spectacle. Vous êtes des catalyseurs qui mettent les apprenants directement en contact avec la matière. » Du Socrate tout craché !
Dans ses stages, il y a le fleuve Saint-Laurent, mais aussi le golfe. La première traversée de la Gaspésie vers les Îles-de-la-Madeleine est un temps fort pour l’équipage. Environ 24 heures. Elle suscite parfois des bouffées d’inquiétude. Un jour, à une stagiaire en panique à la vue de la côte gaspésienne qui disparaît à l’horizon, il dit gentiment, mais fermement : « Non, on ne retourne pas. On est bientôt à mi-chemin. On va régler nos voiles pour la nuit. Pendant quelques heures, il y aura un trou dans la couverture radio. On sera tout seuls au monde. Mais, on sera aux Îles demain matin. » L’approche des Îles est toujours un moment magique. Les équipiers se pressent sur le pont avant, fiers d’avoir traversé leur première nuit de mer. Normand s’émerveille des étincelles dans leurs yeux. En clair-obscur devant le soleil qui fait rougeoyer l’horizon se profilent la Butte du Vent de l’île de Cap-aux-Meules puis, au sud, l’île du Havre Aubert, plus basse. Terre ! Terre ! L’équipage a découvert un nouvel archipel de Nouvelle-France, sûrement désert, même si la haute saison bas son plein.
Normand a fait la traversée du golfe une quarantaine de fois depuis 1984. Après toutes ces années et marées dans son sillage, la question se pose : « Tu vas faire ça encore longtemps ? » Un temps de pause laisse entendre qu’il n’y avait pas vraiment pensé. « J’aimerais faire au moins 100 000 milles. Je suis rendu à 94 000 milles. » Je fais 2 000 milles l’été sur le fleuve et 1 000 milles dans le Sud l’hiver. »
Depuis 42 ans, Normand consigne minutieusement chaque mille de chaque croisière dans son livre de bord. À la main.
Texte : Michel Lopez
Photos : Michel Lopez et Normand Corbeil
Collaboration : Monique Joly
Plus d’info :
Normand Corbeil. École de voile.
www.normandcorbeil.ca