Dans le comté de Brome-Missisquoi, porte des Cantons-de-l’Est, au Québec, l’arrière-pays est veiné de rangs, chemins de gravier qui font circuler la vie entre les villages. Dans cette région de vallons, les rangs sont des moutons noirs, réfractaires à la discipline rectiligne de leurs ancêtres de la Nouvelle-France.
Perpendiculaires aux rivières, les premiers rangs assuraient à chaque concession l’accès à l’eau. La géométrie rigoureuse qui quadrillait la plaine riveraine du Saint-Laurent a été déroutée dans les monts qui font onduler l’horizon près de la frontière américaine.
Ces rangs portent le nom de loyalistes britanniques installés dans les années 1780 : Spencer, Jenne, Macey… Des Godbout et Favreau se sont ensuite faufilés dans le cadastre. Signe des temps, certains rangs ont changé de nom : Three Parish est devenu Trois-Paroisses ; Maple est devenu Des Érables. Pinnacle Road a perdu son N en devenant chemin du Pinacle.
La plupart sont dénués de l’asphalte qui pave les rêves de road-trips du Highway 66. Sur ces chemins de gravier, on ne joue pas les Kerouac exaltés, cheveux au vent, Born to run de Bruce Springsteen dans le tapis. On ne parade pas avec sa tendre épouse, coude à la portière, en Chrysler New Yorker 1979 décapotable, le dimanche après-midi. On roule prudemment, à l’affût des nids-de-poule et dindons sauvages le jour, des chevreuils et renards la nuit.
Peu fréquentés, les chemins musardent le long des vignes, vergers, érablières, champs de maraîchers, pâturages, enclos à chevaux. Ils longent ici et là une ferme, une grange, un cimetière familial en paix depuis des lunes. Ils prennent mollement leur élan pour dévaler une côte, gravir le prochain coteau et disparaître là-haut dans un virage. De leurs bas-côtés s’échappent des chemins privés qui serpentent jusqu’à une maison nichée dans le bois.
Une boîte aux lettres plantée sur l’accotement avec son drapeau levé, s’il y a du courrier, trahit une présence humaine. Lorsqu’entre deux collines, le relief s’aplanit, ils osent une pointe, droit sur l’horizon. Parfois, un pick-up de fermier affole le paysage, à fond la caisse. Une fois retombée la poudrerie de son sillage, le silence champêtre retrouve ses esprits.
Les rangs des Cantons se promènent tranquilles, sans nous. Beau temps, mauvais temps. Été comme hiver. Pour faire un bout de route avec eux, il faut savoir prendre le chemin des écoliers.
Texte et photos : Michel Lopez
Collaboration : Monique Joly