Au hasard des anses, de Rivière-Ouelle à Kamouraska sur la Côte-du-Sud du Saint-Laurent, des filets accrochés à des perches s’avancent dans le fleuve. Des toiles patientes à l’affût, dressées par des pêcheurs sans bateau. Elles fleurissent au printemps et disparaissent au premier frasil de fin d’automne. Des engins de pêche au profil façonné par la tradition pour capturer un poisson qui remonte à l’aube du monde : l’anguille.
Rivière-Ouelle, le 2 octobre 2023. Côte-du-Sud du Saint-Laurent. Un vol de bernaches signe d’un grand V dans le ciel le début de l’automne. Au nord-ouest, sur l’autre rive, l’Île-aux-Coudres s’étire au ras de l’eau au pied des monts du Charlevoix. La journée est magnifique, un peu chaude pour la saison de pêche à l’anguille qui vient tout juste de commencer. Nous venons de quitter la Ferme L’Ansillon de Simon Beaulieu et Josée Malenfant pour retrouver leurs deux sites de pêche à la fascine. Nous empruntons des rangs qui traversent les terres avec des accents de mer : chemin de la Petite-Anse, route du quai, chemin de l’Anse-des-Mercier et chemin de la 5e Grève Est. Nous suivons leur pick-up qui file à bonne allure vers le fleuve. Il ne faut pas tarder. La marée, bientôt basse, remontera rapidement. La fenêtre pour travailler est étroite.
Simon et Josée sont agriculteurs-pêcheurs-transformateurs. Trois chapeaux qui coiffent bien leurs longues journées. Les parents et grands-parents de Simon étaient pêcheurs d’anguille. Simon exploite la pêche du grand-père du côté de son père. Son cousin a repris la pêche du grand-père du côté de sa mère. Le jour lointain où il aura le temps, Simon tentera de retracer ses ancêtres qui ont transmis le précieux permis de génération en génération. En Nouvelle-France, chaque fermier riverain se voyait octroyer un droit de pêche sur l’estran qui prolongeait sa terre. Deux fois par jour, au fil des marées, sa propriété s’étirait au large pour lui offrir une nouvelle ressource.
Nous arrivons au fleuve au bout de cinq petits kilomètres. Sur l’estran découvert par la marée basse, un long filet affaissé, ourlé de flotteurs, serpente vers le large comme un ruban d’algues qui somnole en attendant le retour de l’eau. Il faut marcher prudemment. Des roches nappées de varech attendent le pas distrait au milieu de flaques de vase et de bancs de sable.
Futés, nous avons apporté nos bottes de voile qui découvrent élégamment le genou. Simon sort subtilement de la caisse du pick-up une paire de cuissardes qui me vont comme un gant. Pour rejoindre le coffre le plus au large, il faudra avancer dans l’eau. Monique, qui préfère garder une distance raisonnable avec l’anguille, garde ses bottes de touriste.
Comme cette journée de début de saison n’est pas chargée, Simon et Josée prennent gentiment le temps de nous initier à la pêche à la fascine.
L’anguille naît dans la mer des Sargasses. Poussée par les courants, elle entre dans le golfe du Saint-Laurent et remonte le fleuve et ses affluents jusqu’au lac Ontario. Le voyage aller se passe bien. Elle arrive à bon port en eau douce où elle passe de 15 à 20 années paisibles. Un jour de fin d’été, l’appel du large se fait entendre. Bardée d’un bon bagage de gras, elle cesse de se nourrir pour onduler sur 4 000 kilomètres vers sa mer des Sargasses natale où elle pondra une seule fois dans sa vie avant de mourir.
Le voyage de retour peut bien se passer. Ou pas. Pour se réhabituer à l’eau salée, l’anguille fait une escale de deux à trois semaines dans les eaux saumâtres au large de la Côte-du-Sud. Si la mer est belle, elle restera bien à l’abri dans les profondeurs du milieu du fleuve et poursuivra sa croisière sans encombre. Si les vents agitent les vagues, elle cherchera refuge le long de la côte. Elle va coller au bord, comme disent les pêcheurs. « On fait les meilleures pêches pendant la marée basse qui suit une marée haute de nuit. Moins craintive, l’anguille s’approche plus du bord, car elle ne voit pas que l’eau est claire », explique Simon.
Elle ne voit pas non plus le long filet qui lui barre la route. Lorsque la marée descend, l’anguille longe ce filet pour reprendre le large. Elle est plutôt dirigée vers l’ansillon, la première partie d’un entonnoir de bois, raccordée à l’extrémité du V formé par les filets. Elle tombe ensuite dans la bourrole, l’antichambre qui crée un courant de succion, puis dans le coffre dont l’ouverture est obstruée par une manche de non-retour. Terminus.
Le design d’une pêche à la fascine semble avoir atteint son niveau de perfection il y a des lunes et des lunes. Tradition ! Tradition ! Tradition ! Les piquets sont replantés dans les mêmes trous d’une saison à l’autre. Les coffres retrouvent toujours leur place, même lorsque la mer a essayé de brouiller les fonds. À part les filets de nylon qui ont remplacé les fascines de branchages d’autrefois, rien n’a changé. Le coffre est en bois. Les piquets et les perches sont en bois. « Si ça marche, touches-y pas », conseille le dicton. Il faut quand même réparer souvent, car les tempêtes maltraitent le matériel. Et il faut faire vite pendant la marée basse.
Leur pêche à la fascine fait 600 pieds de long et compte cinq coffres. Le premier coffre est vide. Je suis Simon en fendant l’eau à grandes enjambées jusqu’au coffre encore immergé au large. J’arrête juste avant que mes cuissardes se transforment en aquarium. Simon fait glisser le couvercle du coffre et y plonge sa « puise », épuisette à long manche, pour retirer quelques lambeaux de varech. Il glisse ensuite la tête dans l’ouverture. Il se relève avec une belle grosse anguille gigotante dans les mains.
Un bon mètre de long, bien dodue. Il n’y en a qu’une. Simon et Josée ne sont pas déçus, ce n’est que le début de la saison. Le peloton va suivre dans les prochains jours.
Simon, un petit sourire en coin, me demande si je veux la prendre. Je sens qu’il veut tester la bravoure du touriste. Il la dépose sur le sol. Elle se tortille et ondule entre les pierres comme l’animal du nom en S que Monique ne prononce pas. « Il faut la tenir sans la serrer. » Je bombe le torse, saisis le « reptile » et le brandis comme un trophée. Indiana Jones du Kamouraska.
Dans quelques jours, Josée et Simon auraient eu sans doute moins de temps pour faire une pause en notre compagnie. En pleine saison de pêche, ils travaillent sept jours sur sept, la nuit avec une lampe frontale et les phares du tracteur. Les marées mènent le bal. Pêcheurs-agriculteurs, ils enchaînent les quarts de travail à la ferme et sur l’estran.
« On aime arriver ici, retrouver les odeurs et les couleurs du fleuve. Les montagnes d’en face se rapprochent ou s’éloignent selon le temps qu’il fait. Il n’y a jamais une journée pareille », dit Josée, enthousiaste. « Quand on ouvre les coffres, c’est toujours une surprise. On prend ce que la mer nous donne », ajoute Simon. Bien sûr, il y a des moments plus sportifs. Ils se souviennent d’un dimanche matin de noirceur sous la pluie battante à réparer d’urgence les filets éventrés par la tempête. Ou les journées à – 5 o C de fin novembre, quand il faut démonter le matériel et plier bagage avec la marée aux trousses.
Une fois les coffres inspectés et les filets raccommodés, nous poursuivons la conversation en marchant vers la berge.
« L’anguille est-elle menacée ? » Elle est classée comme espèce préoccupante. Autrefois, l’anguille était abondante. Dans les années 1970, quand le père de Simon pêchait, on pouvait en vivre. Aujourd’hui, c’est un revenu d’appoint. À l’époque, un négociant achetait toutes les prises, les congelait et les expédiait en Europe. Surtout en Allemagne. « Ils sortaient 500 tonnes par année. Aujourd’hui, les pêcheurs du Kamouraska sortent ensemble de 15 à 25 tonnes. » Pourtant, l’anguille n’a pas été victime de surpêche. Entre 1967 et 1983, elle a été frappée par trois vagues de contamination chimique dans les lacs, les rivières et le fleuve. Les barrages et leurs turbines ont happé près de 40 % des migrantes. Puis, les sociétés hydroélectriques ont construit des passes migratoires et financent aujourd’hui des projets d’ensemencement. En 2009, le gouvernement a procédé au rachat volontaire de permis, ce qui a réduit l’effort de pêche de 50 %. Il ne reste que huit irréductibles pêcheurs sur la Côte-du-Sud qui capturent moins 10 % des anguilles en route vers la mer des Sargasses.
Les Québécois connaissent peu l’anguille. Certains craignent qu’elle soit électrique, comme sa tante d’Amazonie ; d’autres l’associent au menu tristounet du vendredi maigre et du carême d’autrefois ; d’autres enfin la soupçonnent d’être la cousine dodue du serpent qui a semé la zizanie dans le Jardin d’Éden. Au Japon, l’anguille est un poisson noble cuisiné par les plus grands maîtres. À Tokyo, le restaurant Nodaiwa se consacre à l’unagi (anguille) depuis cinq générations.
L’anguille a une chair grasse au goût fin et savoureux. Sa texture est moelleuse, surtout pas caoutchouteuse. Elle peut se préparer en sushi, grillée, pochée, rôtie au four, en matelote… et fumée bien sûr. Pour faire connaître l’anguille, Simon et Josée ont fondé en 2010 les Trésors du fleuve avec Rémi Hudon, lui aussi issu d’une longue lignée de pêcheurs. L’entreprise transforme l’anguille sur toute sa longueur en saucisses, merrines et filets. Les plus grands chefs du Québec ont mis leur anguille fumée au menu.
« Le pêcheur d’anguille est-il une espèce menacée ? » Forts de leur jeune cinquantaine, Josée et Simon ont bien l’intention de garder la tradition vivante très longtemps. « L’automne sans pêcher, il nous manquerait quelque chose ! » Et les enfants ? « Quand ils étaient petits, ils jouaient à côté de nous. Ils refaisaient les mêmes jeux que je faisais à leur âge. Ils apprenaient en nous regardant faire. » À chaque poussée de croissance, ils prenaient du galon et se voyaient confier de nouvelles tâches. « Aujourd’hui, nos ados nous donnent un coup de main quand ils sont là. On a bon espoir qu’ils reprennent le flambeau. »
Vague après vague, la marée montante nous talonne pour nous reconduire sur le rivage. Josée et Simon vont troquer leurs cuissardes pour leurs bottes de ferme et poursuivre leur journée de travail sur le plancher des vaches. Ils reviendront relever leurs coffres à la prochaine marée basse. Au beau milieu de la nuit.
Texte et photos : Michel Lopez
Témoignage : Josée Malenfant et Simon Beaulieu
Collaboration : Monique Joly
Les Trésors du fleuve
https://www.tresorsdufleuve.com