Terminal ADO de Mérida. À l’extérieur, l’air humide est saturé de klaxons et de gaz d’échappement. À l’intérieur, une voix désabusée égrène la litanie des départs : Campeche, Ciudad del Carmen, Villahermosa, Coatzacoalcos, Acayucan, Tuxtepec, Ixtlan… Après la rafale d’étapes précolombiennes, on saisit Oaxaca, quai numéro 6, départ à 19 h 10.
L’autobus part à 19 h 10. Dans le sud du Mexique, la compagnie ADO, Autobus del Oriente, trône au sommet de la pyramide des transports, en version Primera Clase, Gran Lujo et Platino. On est loin de l’autobus scolaire recyclé qui promène la fermière et sa basse-cour de villages en pueblos. Les autobus de Primera Clase sont aussi confortables que les autobus Orléans Express du Québec et de loin plus propres que les Greyhound des États-Unis. Deux chauffeurs en chemise blanche et cravate rouge vont se relayer sur les 1 200 kilomètres.
La banlieue de Mérida défile : concessionnaires automobiles, grandes surfaces de rénovation, motels… comme partout sur la planète Consommation. Puis l’obscurité s’installe, soulignée à grands traits lumineux par les semi-remorques doubles, trains routiers des grands axes. Vitesse autoroutière, arrêts aux postes de péage et de contrôle militaire, appels de phares à un collègue. Le voyage prend son allure de croisière. À bord, les sièges s’inclinent, les couvertures remontent sous les mentons, les têtes glissent sur le côté. La traversée de la nuit commence. Il y aura des dix minutes d’arrêt dans des gares ADO plus petites, dans des villes plus petites. Arrêts pipi aux toilettes à 3 pesos. Arrêts étirements sur les quais quasi déserts. Et, toujours, le même haut-parleur endormi qui annonce l’embarquement immédiat.
Deux heures du matin. Le chauffeur descend dormir dans sa couchette. L’autre reprend le volant. Il se réveille – et nous réveille – avec une compilation disco mettant en vedette les grands succès Dancing Queen et Staying Alive. Pour nous, c’est plutôt Staying Awake. L’aube se lève enfin sur des mélodies de Musak à la trompette mariachi. Sur les trottoirs, les premiers crieurs déballent leurs piles de journaux. Les premiers marchands ambulants servent le café. Bientôt, nous quittons le grand axe qui file vers Veracruz ou Mexico. Nous mettons le cap sur la Sierra Madre.
Plus la route monte, plus nous pénétrons dans le Mexique profond. Les semi-remorques, qui ont largué une remorque, enchaînent leurs vitesses en hoquetant des nuages de fumée. Je revois aussi mes préférés : les six-roues bâchés, des Mack et des International, trapus comme des mulets, avec leur arceau anti-animaux sur la calandre, leur Gracias a Dios peint sur le capot et leur image de la Vierge accrochée au rétroviseur. Les rares villages s’étiolent le long de la route. Des baraques en moellons et toit de tôle rouillée, des ateliers graisseux jonchés de radiateurs et de piles de pneus. « Treinta minutos para almorzar ! » Le chauffeur annonce un arrêt lunch dans un relais où les chauffeurs sont les invités du patron.
Le voyage nous réserve le meilleur pour la fin : 300 kilomètres de virages, de montées et de descentes, de ravins abrupts, de flancs de montagne escarpés. On traverse la Sierra Madre, l’épine dorsale du Mexique. Ou plutôt c’est elle qui nous traverse. Dure, lunaire, brûlée par le soleil d’altitude, hérissée de cactus, ceux des westerns. Cactus plats comme des galettes ou cactus tubulaires de deux à trois mètres de haut. Pointés comme des doigts d’honneur vers le ciel, ils le maudissent de rester toujours bleu. Cette désolation est parsemée de petites parcelles de culture juchées sur des promontoires improbables : des champs de maguey, le cactus du mezcal. Oaxaca est la capitale mondiale du mezcal, cousin de la tequila, mais on ne prononce pas ce nom-là par ici.
Vingt-deux heures plus tard, la route serpente vers la vallée de Oaxaca. Une petite laine s’impose : nous sommes encore à 1 500 m.
Texte et photos : Michel Lopez
Collaboration : Monique Joly