Nous avançons, un pas lourd après l’autre, arcboutés sur nos bâtons, capuchon rabattu sur les yeux pour esquiver les gifles de neige. Sans raquettes, nous serions empêtrés jusqu’aux genoux. La météo l’avait annoncé : vent fort du nord-est, neige et poudrerie. Nous aurions pu contempler l’hiver devant le feu de foyer du chalet. Nous aurions pu aussi emprunter un sentier bien à l’abri sur le littoral ouest. Nous avons choisi le sentier qui serpente plein nord, le flanc exposé à l’est : le Chemin du Nord du Bic, parc national dans le Bas-Saint-Laurent.
L’été, nous naviguons dans les parages. Nous ancrons dans les couchers de soleil à la baie du Ha-Ha par vent d’est, à l’anse à l’Orignal et au havre du Bic par vent d’ouest. Nous n’approchons pas des petites anses où la marée haute recouvre à peine les rochers.
8 février. Le soleil a quitté la contrée, l’horizon aussi. Dans la forêt, les conifères dressés serré nous protègent de l’assaut des rafales. À l’orée des plages, les taillis rabougris laissent le vent balayer des coulées de neige folle dans l’étroit sentier qui s’efface devant nous. Nous longeons l’anse à Wilson, l’anse à Damase, l’anse à Voilier, déserts hérissés de blocs de glace enchevêtrés.
Nous approchons du cap à l’Orignal. Dans le dernier sous-bois, une sourde rumeur liquide se mêle au grondement du vent à la cime des arbres. Puis, le littoral nous saute au visage. Nous voilà dans un bout du monde glaciaire.
Le ciel, plombé par de lourds nuages gris et ardoise, s’affaisse sur l’île du Bic en face. Des trains de vagues déferlent leur écume sous zéro dans le chenal. Étrangement, cette houle venue du fond de l’est semble plus longue, plus ronde que la houle d’été avec ses vagues hachées. Est-elle engourdie par le froid, alourdie par les glaces qu’elle a charriées plus loin au fil des marées ? Les vagues fluides du large se cristallisent en un magma de glace en se rapprochant de la côte. Elles ondulent mollement comme un serpent, comme un marais qui respire, ni terre ni mer, ni eau ni glace. Plus près encore de la plage, elles se figent en sculptures désordonnées. Elles appartiennent maintenant à la terre.
Dans la blancheur grisâtre d’eau, de glace et de vent, le cap à l’Orignal fait dégringoler sa falaise acérée.
La dent noire de son récif déchire les bancs de glace à la dérive.
Humains inutiles, nous restons blottis à l’abri d’un bosquet, sans oser nous aventurer plus loin.
Texte et photos : Michel Lopez
Collaboration : Monique Joly