Tout était harmonie dans le petit village de La Martre, perché sur la rive nord de la Haute-Gaspésie. De l’arrière-pays dévalaient des vagues de rocs et d’épinettes qui s’échouaient sur le littoral du Saint-Laurent. Les vagues du fleuve, déjà golfe et bientôt Atlantique, partageaient avec elles l’espace des battures, tantôt terre, tantôt mer, selon les heures. Le ciel bienveillant déployait sa voûte d’un horizon à l’autre.
Comme signature de ce parfait équilibre, la Providence avait érigé à flanc de montagne la jolie église de Sainte-Marthe, assez imposante pour inspirer le respect, élégante et épurée pour tempérer la vanité. Son clocher pointait fièrement sa flèche en direction du paradis. Les nuits d’orage, il brandissait sa croix pour repousser foudre et éclairs.
Chaque matin, son bon curé ouvrait sa fenêtre pour inspirer dans un sourire céleste le bon air et le bonheur du grand bleu. Deux fois par jour, il se dressait comme un mage au bout du cap, les bras tendus vers les eaux, pour faire monter et descendre la marée. Ses paroissiens, rusés pêcheurs gaspésiens, savaient que c’était la lune qui faisait ça. Ils ne croyaient pas non plus à son histoire de Jésus qui marchait sur l’eau. Mais, ils aimaient leur curé quand il rappelait à chaque sermon qu’il fallait manger du poisson le vendredi. Ils aimaient aussi leur clocher, visible à des milles au large, amer précieux pour faire un relèvement et tracer la position du navire sur la carte. Ainsi allait la vie, belle et simple au fil des saisons, jusqu’à ce matin funeste.
Il avait surgi pendant la nuit. Champignon maléfique, geyser jailli des abysses de la terre, il défiait le ciel de sa tour couleur de l’enfer. Un blasphème, là, juste au bout du cap, sous les yeux écarquillés du curé. Un phare ! Dieu du ciel, pourquoi un phare, devant moi, le gardien de la Lumière !
Les jours et les nuits qui suivirent furent pour le curé un long calvaire. Sur le perron de l’église, les paroissiens ne parlaient plus que du phare, des éclats — trois courts, un long — de sa lanterne, de son faisceau puissant qui balayait des milles de mer à la ronde. Les pêcheurs aimaient le voir briller sur le cap. Ils savaient que leur maison était proche, mais qu’il ne fallait pas s’approcher des récifs. Les jours de brume, ils se laissaient guider par l’appel rauque de sa corne de brume. Lors des mariages, les photos de famille se faisaient toujours devant le phare, avec l’église en arrière-plan. Son clocher, comme un chapeau pointu, coiffait la tête d’un oncle égaré à la dernière rangée. L’hiver, le phare avait encore plus fière allure. Le rouge vif de sa tour se découpait sur le blanc immaculé des montagnes. L’église, avec son jaune pâlot, s’éclipsait comme un soleil de janvier dans le paysage.
Le curé s’accusait régulièrement du péché de jalousie au confessionnal de la chapelle de Cap-au-Renard, le hameau voisin. Il jurait à chaque fois qu’il irait rencontrer son rival. Mais, il ne le voyait jamais ! Un gardien de phare, ça mène une vie d’oiseau de nuit. Il sentait cependant que du haut de sa gloire, son voisin posait un regard de dédain sur lui, pauvre diable effacé par l’air du temps.
Quelques jours avant Noël, une tempête de l’enfer ébranla le golfe. Fouettées par un mauvais nordet, les vagues arrachaient les nuages du ciel et s’armaient d’embruns de glace. La tour pliait l’échine, cramponnée au sol. Le faisceau de sa lanterne s’écrasait sur les bourrasques de neige, sans percer le gouffre de la nuit. Soudain, au large, dans un trou de silence suspendu entre deux rafales, monta la plainte déchirante d’un animal marin harponné. Ce n’était pas un cri, ce n’était pas un animal. C’était une corne de brume. Un bateau ! Tout proche, bien trop proche de la côte hérissée de danger. Il hurlait sa détresse à coups répétés. Comme écho, il ne recevait qu’un lourd silence de mort. Le criard de brume du phare ne répondait pas.
Dans le hangar, le gardien affolé s’échinait sur le moteur diesel du compresseur. L’engin toussotait, renâclait et s’étouffait. Une fois, dix fois ! Pestant contre le mauvais sort, il maudit un coup de pied à ce vieil âne obstiné. En contrebas, la corne résonna de nouveau, de plus en plus proche. Le bateau dérivait vers la côte, allait se fracasser sur les récifs. Il fallait l’éloigner, le diriger au large. Mon Dieu, suppliait le gardien. Mon Dieu, faites quelque chose !
Derrière le rideau de neige, la croix de l’église se mit à vibrer, animée par une onde métallique. De la flèche monta une longue clameur, une volée de cloches, battantes comme une nuée d’archanges. Le carillon héroïque partit à l’assaut du vent de tempête, survola le cap et dévala la falaise. En deux éclats bien sonnés, il réduisit à néant le tonnerre des déferlantes.
Le capitaine du bateau entendit l’appel venu de là-haut. À quelques vagues des rochers, il empoigna la roue, vira de bord et reprit le large. Son équipage était sauf.
Quelques jours plus tard, pour la messe de minuit, les cloches apaisées entonnèrent la joyeuse mélodie de Noël, accompagnées par la puissante voix de baryton de la corne de brume du phare.
DE PASSAGE vous souhaite de joyeuses Fêtes.
Texte et photos : Michel Lopez
Collaboration : Monique Joly