Toutes cheminées fumantes, toutes sirènes hurlantes, le progrès fonçait à tombeau ouvert sur les rails de l’avenir du siècle dernier. Parmi les manufactures de brique rouge qui longeaient le canal de Lachine, dans le quartier Saint-Henri de Montréal, se dressaient les silos de la malterie de la Canada Malting. On y produisait le malt destiné aux brasseries de la région. Époque glorieuse, où l’on travaillait fort et l’on buvait solide.
Un soir de 1985, après le dernier quart de travail, les courroies, poulies et engrenages bouclèrent leur dernier tour de piste dans un lancinant grincement. Dans la poussière qui retomba, le vacarme fit place à un silence de mort. La compagnie distribua les dernières enveloppes de paie et fila ouvrir une nouvelle malterie près du port.
Abandonnée depuis ce jour, la malterie se dégrade, assaillie par les intempéries, vandalisée par les graffiteurs, négligée par les autorités. Avec sa gueule de Tchernobyl, la « Malting » est un furoncle incrusté dans le visage d’un quartier en pleine revitalisation. Monument au déshonneur, elle rappelle l’incurie de l’humain qui s’enfuit après s’être gavé de profits en laissant sa crasse.
Ce sombre tableau fut égayé un beau matin par une étincelle de fantaisie. Au sommet de la citadelle chancelante était apparue comme par magie une petite maison fraîche peinte, toute pimpante, perchée sur la plus haute tour. Hier encore, c’était un poste de contrôle maculé de rouille, balafré de graffitis.
Une maisonnette rose bonbon aux volets vert menthe, flanquée d’une remise rouge écarlate. Jaillie d’une boîte à surprise. Était-ce du Land Art, du Street Art ? Une installation éphémère ? Un coup d’éclat contre la boboïsation du quartier ? Aucun slogan, aucune banderole. Juste une maisonnette née d’un coucou suisse et d’une cabane à oiseaux. Kitch et rigolote comme tout.
Quel casse-cou avait risqué sa vie pour grimper là-haut ? On disait qu’à l’intérieur de la tour, les marches d’escalier se dérobaient sous les pas et que les rampes s’arrachaient des murs. La maisonnette s’accrochait au-dessus du vide. Comment avait-il fait pour la peindre ? Il ou ils ? Les voisins n’avaient jamais vu âme qui vive, ni de jour ni de nuit. Mystère. Dans les jours suivants, aucun artiste ne se manifesta, aucun activiste ne revendiqua. Silence radio. Un acte purement gratuit et anonyme.
Quelques semaines plus tard, des jardinières de géraniums en plastique fleurirent aux fenêtres. Des rideaux frou-frou vinrent voiler l’intimité. Dans ce théâtre de marionnettes, on croyait voir une fanfreluche pomponnée faire des coucous de la main aux enfants. Tous les jours, les voisins guettaient une nouvelle surprise. Un nain de jardin ? Les paris étaient ouverts. Ils virent plutôt poindre deux lanternes de porte de style néo-calèche, une plaque avec le numéro 5222B (de la rue Saint-Ambroise) et une boîte aux lettres. Chacun eut une pensée pour le facteur.
À Noël, un beau sapin enguirlandé poussa sur le toit de la remise. Illuminé la nuit. L’électricité avait été coupée il y a trente ans. Le sapin disparut après la fête des Rois.
Au Noël suivant, un nouveau sapin fit scintiller son étoile. Une boucle en ruban ondulait sur chaque volet : rouge sur l’un, bleue sur l’autre. Une immense couronne sertie de boules multicolores égayait la façade ouest. Et, cerise sur la bûche, un paquet-cadeau orné d’un gros chou, haut comme une pyramide de lutins, trônait sur le toit de la remise. Qui l’avait hissé là-haut ? L’hypothèse du père Noël en traîneau fut avancée.
La nouvelle de la maisonnette de la Malting fit le tour de Montréal. La presse se mit sur le coup. Un drone-caméra fut téléguidé sur les lieux. Après un survol du paquet-cadeau, l’oeil de l’objectif remarqua l’étiquette, s’approcha et fit un gros plan : « À : Saint-Henri. De : Little Pink ».
Cadeau ! L’artiste au sobriquet de farfadet avait offert un cadeau au quartier de Saint-Henri. Comme ça. Un pur geste de beauté. Un éclat de rire de bambin. Un brin de folie dans l’ordinaire. Une fleur sur la laideur. Son audace avait fait renaître l’espoir en la nature humaine.
Depuis, les promeneurs ne voient plus les tôles torturées et les silos lépreux de la carcasse de la Malting. Leur regard d’enfant s’élève jusqu’au sommet de la tour où leur sourit la petite maison dans Saint-Henri.
Pour Noël et la nouvelle année, De Passage vous souhaite bonheur, espoir et fantaisie.
Texte et photos : Michel Lopez
Collaboration : Monique Joly
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