Des lettres de fer forgé découpent un nom de famille sur fond de feuillage et de silence. Elles chapeautent le portail rustique d’un lopin de terre niché hors du temps. Depuis près de deux siècles y reposent des Harvey. Dans le comté de Brome-Missisquoi, au hasard d’un coteau ou d’un boisé, reposent d’autres familles, des Barnes, Johnson, Smith, Deming… dans des dizaines de petits cimetières familiaux. Certains comptent à peine une poignée de sépultures.
Ils ne sont pas à l’ombre d’une église, ni même près d’un hameau ou d’une maison. Ils sont là, disséminés dans le paysage, séparés du quotidien des saisons par un bout de clôture. Le voisinage champêtre est déjà paisible, mais une fois poussé le portail, le respect ajoute à la sérénité. L’exubérance ostentatoire des cimetières latins est à des lunes. Ni marbre ni granite ; ni madones ni angelots. L’austérité protestante inspire des pierres tombales humbles et droites. Certaines s’inclinent de fatigue, attirées par le repos du sol ; d’autres sont soutenues par des attelles de fer rouillées. Il arrive qu’un petit obélisque — pas plus haut qu’un honnête homme — trahisse la vanité d’un notable.
La seule coquetterie permise est l’herbe coupée qui témoigne d’une invisible sollicitude humaine. Il faut contenir la nature toujours prête à reprendre ses droits.
Les noms gravés sont ceux de familles issues de colons loyalistes qui ont fui la révolution américaine dans les années 1800. Les pierres sont les pages à ciel ouvert de leur modeste livre d’histoire. À l’époque, on était attaché à sa terre ; on ne se mariait pas très loin ; on mourait dans la paroisse où l’on naissait. Le récit de vie était sommaire : BORN en telle année ; DIED en telle année. Parfois, seule la date du décès est mentionnée.
À l’écart, près d’un bosquet de lys sauvages, on découvre que Martha, décédée le 6 août 1834, a été l’épouse de James Kimball lui-même décédé le 4 décembre, à 55 ans. Est-il mort de chagrin quatre mois après sa femme. Devant leurs tombes réunies est blottie celle d’un petit enfant. Peut-être mort avec sa mère à la naissance ? INFANT suggère qu’il n’a pas eu le temps d’avoir un prénom.
Certaines pierres affichent des symboles qui dévoilent un petit pan de la vie du défunt, comme le compas et l’équerre, s’il était franc-maçon. La rose à la tige brisée rappelle une vie fauchée dans la fleur de l’âge. L’index pointé vers le ciel symbolise l’espoir de rejoindre le paradis. Au fil des saisons, les inscriptions s’estompent comme des souvenirs.
Le passage du temps imprime les mêmes rides de lichen sur la pierre des tombes et le bois des arbres. La vie et la mort sont bonnes voisines.
Dans les cimetières familiaux de campagne règne une sérénité dénuée de tristesse. Les défunts reposent en paix dans la terre qu’ils ont cultivée.
Ils renaissent en arbres pour repeupler les lieux qu’ils ont défrichés.
Texte et photos : Michel Lopez
Collaboration : Monique Joly, Étienne Joly-Lopez