Un flot d’humains se déverse des rames de métro, s’écoule le long des rues et des trottoirs. Une longue procession de fourmis qui converge vers le Vieux-Port et le parc Jean-Drapeau, frange méridionale de l’île de Montréal. L’éclipse 2024 y sera totale.
Notre fils Étienne, prof de sciences, est mon guide astronome personnel. Je n’ai pas eu à subir le battage commercial qui a envahi la sphère médiatique des dernières semaines. Nous avons choisi des places contre la rambarde qui donne sur le fleuve, au bout de l’esplanade du chapiteau du Cirque du Soleil. Un immense espace dégagé avec les tours du centre-ville comme ligne d’horizon.
Un soleil radieux illumine le ciel de début de printemps. Seule une nappe de cirrus effilochés imbibe le bleu à l’ouest. Cheveux d’ange, ils ne gâcheront pas la fête céleste. Toutes les places assises se comblent. Bancs publics, chaises pliantes, couvertures au sol. Un bivouac familial dans une ambiance de dimanche après-midi. On attend. On consulte les montres ; on fait les recommandations de sécurité aux enfants ; on fait un dernier test sur le disque toujours bien circulaire.
Un cri dans la foule. Les yeux se bardent de lunettes. La lune vient de croquer une première bouchée. Le décompte est commencé. La progression est imperceptible. On regarde quelques secondes ; on discute avec les voisins ; on fait défiler les albums sur Spotify ; on regarde de nouveau ; on ouvre le sac de croustilles saveur BBQ. Tout se passe si loin là-haut. La tension monte d’un cran lorsque la lune entame le dernier croissant de soleil. La clarté prend lentement des tons de fin d’après-midi. Rien d’alarmant, l’hiver nous a habitués à des crépuscules hâtifs.
Soudain, tout s’accélère, comme un coucher de soleil qui plonge dans la mer. Un interrupteur précipite l’espace dans l’obscurité. Un autre illumine la grande roue du Vieux-Port et les tours du centre-ville. Une clameur monte de la foule, la même que suscite le bouquet final d’un feu d’artifice ou le décompte du Jour de l’An. Suit un immense silence. Je n’entends plus un son, téléporté dans ma bulle.
Je m’attendais à une pénombre, mais l’obscurité est tombée comme un rideau de théâtre. Derrière mes lunettes blindées, mes yeux se baignent de larmes. Une source d’émotion jaillie d’une profonde nappe de souvenirs. Un émerveillement esthétique devant la grande roue qui ponctue de couleurs son lent cercle parfait, devant le scintillement des tours de verre d’un Montréal surgi du futur, sous un ciel lisse percé d’un soleil froid. Un frisson d’effroi devant cet œil noir couronné d’un iris irradiant. Les images déboulent pêle-mêle des récits fantastiques. L’œil de Sauron dans le Seigneur des anneaux ? Le vaisseau amiral d’une flotte extra-terrestre ? Le regard d’un dieu vengeur qui nous attend depuis l’aube de la Bible ? Aux temps anciens, les peuples se prosternaient. Les grands prêtres dressaient les bras, parlaient au ciel dans une langue de transe, faisaient couler le sang sur l’autel pour apaiser le courroux d’un dieu jaguar. Porté sur l’Apocalypse, je ressens le vide d’un monde postnucléaire, sans chaleur dans les chaumières, un hiver sans neige jamais suivi de printemps. Cette éclipse est-elle le dernier signal sur le cap de collision avec notre destin ?
La parenthèse ne dure qu’une minute et quelques secondes. De la lisière de l’astre noir surgit une étincelle. Le temps suspendu reprend son balancier. Il faudra encore de nombreuses minutes avant que le soleil retrouve sa pleine splendeur. Mais, le public blasé en a assez. Il coche l’éclipse sur sa liste comme un déjà-vu. L’esplanade se vide. La foule laisse aux mouettes un festin de miettes à saveur BBQ.
Plus loin, un camion de Tim Hortons affiche un grand spécial Éclipse.
À la queue leu leu dans une interminable file, des dinosaures attendent leur café gratuit avant leur extinction.
Texte et photos : Michel Lopez
Photo de l’éclipse : André Desmarais
Collaboration : Monique Joly et Étienne Joly-Lopez