Minzier, Haute-Savoie, sud-est de la France (1 089 habitants). Un après-midi de semaine. Au cœur du village, un terrain d’une trentaine de mètres de sable manucuré. Cinq joueurs attendent dans un silence posé la décision du sixième. Va-t-il tirer ? Pointer ? Un badaud s’approche. « Vous jouez à la… » Un avis en majuscules lui enlève le mot de la bouche : « PÉTANQUE INTERDITE ». Pancarte affichée par l’Union bouliste de Minzier.
Les membres de l’Union sont gentils et accueillants, mais il ne faut pas confondre. Eux, ils jouent à la longue. La pétanque, c’est bien, mais pas ici. Pourquoi donc ? La réponse officielle est technique : « ça fait des trous ! » Le terrain lisse comme un billard ne supporterait pas le bombardement des lancés plombés de la pétanque. Bichonné, il est, ce terrain ! Après chaque partie, un volontaire passe un grand balai pour égaliser la surface.
Si l’on gratte un peu, il y a plus que ça. Pour le bouliste de longue un brin chauvin, la pétanque est une cousine méridionale, facile d’accès. De la rigolade. « Tu comprends, c’est un jeu marseillais. Ces fadas, ils parlent, ils parlent, ils arrêtent jamais. » Même dans le sud-est, la Haute-Savoie est déjà dans le nord. Ici, l’équipe perdante ne paie pas le pastis, mais la Roussette de Frangy, le blanc sec des vignobles voisins. L’accent ne chante pas, mais s’étire comme un fil de fondue. Savoyarde. Pas suisse.
La partie est déjà bien engagée. Le clocher de l’église marque les quatre coups d’un temps qui s’écoule lentement. Au bout du terrain, les aiguilles du panneau avancent point par point. Une mène (partie) peut durer jusqu’à deux heures. Les joueurs ne sont pas pressés ; la plupart sont retraités. Autrefois, la vie les séparait, l’un mécano, l’autre commerçant ou médecin. Aujourd’hui, ce sont de vieux copains fidèles au rendez-vous deux fois par semaine. Les concours ? Très peu pour eux. Bien sûr, ils jouent pour gagner, mais pas pour l’argent. Ils préfèrent la camaraderie. Avant la partie, on prend des nouvelles, on rigole, on se taquine. Dès que ça commence, on devient sérieux.
Le premier pointeur envoie le p’tit (cochonnet à la pétanque) rouler en zone autorisée, puis place sa jambe d’appui perpendiculaire à la ligne. Il cale la boule dans la paume de sa main et laisse glisser son bras le long du corps. Il étire son autre jambe vers l’arrière. Buste fier, il imprime à ses jambes un mouvement avant-arrière synchronisé avec le bras qui libère la boule devenue légère l’espace d’une seconde.
La maladroite s’essouffle à 70 cm du but. « Au moins, elle est devant ! » « Elle demande juste à être poussée. » Des phrases toutes faites pour encourager le malheureux qui peut même bénéficier de conseils techniques : « Force un peu plus sur le bras », « Joue un peu plus long ». Conseils totalement inutiles, car le joueur fait ce qu’il peut et la boule fait ce qu’elle veut.
Le pointeur adverse prend place, lance sa boule qui vient se coller sur le p’tit. Il a fait un biberon. Le tireur doit entrer dans l’arène. Le tireur, c’est mon oncle Michel. En fait, il est tireur-pointeur, une espèce hybride très recherchée. Il a appris à tirer avec les anciens du bistro-jeu-de-boules de Chevrier, un village voisin où il a joué jusqu’à son mariage. Il a bien dit les « anciens », pas les « vieux ». C’était au bon temps du respect. Dans les années 1970, il y avait encore de ces jeux à l’arrière du bistro du coin, sous les platanes ou les étoiles. Il y avait foule le samedi soir dans la lumière des rangées de lampes accrochées à un filin. La bonne humeur populaire était ponctuée de l’impact métallique des boules frappées hors du jeu. La serveuse passait de table en table pour garnir les chopines de rouge. Les bistros-jeu-de-boules d’antan ont disparu avec leurs propriétaires et ont été remplacés par des boulodromes, grands comme des hangars d’aérodromes.
Chaque tireur a son élan d’approche. Mon oncle Michel recule à la marque des cinq mètres derrière la ligne de pointage. Dans sa bulle, il inspire, expire et s’élance. Départ du pied droit, puis quatre pas pour imprimer à son bras le balancier propulseur. Au cinquième pas, le bras éjecte le projectile. Une catapulte réglée comme une horloge de la Suisse voisine.
De point en point, les heures s’égrènent. Le soleil descend lentement sa grosse boule derrière le Vuache, 1 100 m de montagne paisible dans le paysage. Le clocher de Minzier sonne l’heure de l’apéro.
Tout le monde se retrouve à la buvette voisine où certains avouent qu’ils jouent aussi à la pétanque.
Le petit blanc est frais. Les perdants paient leur tournée. Les gagnants aussi.
Texte et photos : Michel Lopez
Collaboration : Monique Joly