Un véhicule Toyota gris s’approche du poste de East Pinnacle, à la frontière Québec-Vermont. Sans doute le premier à cette heure matinale. Au lieu d’arrêter à la barrière, il emprunte le chemin de gravier qui s’échappe vers la gauche. Après une courte descente abrupte, il réapparaît au sommet de la côte. Dans la mire d’une paire de jumelles.
Le 7 février 2024. Le soleil s’élève derrière Jay Peak. Il y a une demi-heure à peine, le pic se découpait en clair-obscur sur une aurore au halo orangé. Le plus haut sommet de la région, une canine dans la chaîne. Les autres monts au dos rond ondulent jusqu’au mont Mansfield qui émerge dans le lointain du sud-ouest. Le voile de la nuit se retire du paysage comme l’onde d’une marée basse. Les ombres naissent au pied des troncs d’arbre et des piquets de clôture. Les premiers rayons s’accrochent aux fils et emportent de poteau en poteau leur ruban de lumière le long de chemins qui ne serpentent pour personne. Des fenêtres s’éveillent dans une joyeuse étincelle. En fait, il y a peu de chemins et peu de fenêtres.
Quelques fermes ici et là, une grange, un silo. Quelques cheminées d’où s’élève un filet de fumée. Dans les champs, le redoux a fait ressurgir des îlots d’herbe brune, des ornières qui animent de leurs courbes le rectiligne des sillons de labour. Tout est silence dans la nature en dormance. La buée qui s’échappe de notre bouche prouve que nous ne sommes pas des statues gardiennes du matin du monde.
Nous aimerions nous dégourdir les jambes, nous faufiler dans ce décor de carte postale, enjamber le fossé, dévaler le sentier pour aller saluer les vaches qui broutent au râtelier de leur enclos.
Nous n’osons pas. Pourtant, nous ne sommes pas aux marches d’une terre étrange. La contrée du Vermont devant nous ressemble comme deux gouttes d’eau au Québec. Les mêmes bosquets, les mêmes pâturages, le même sirop d’érable, les mêmes couleurs de l’automne. La même nature qui glisse de collines en vallons en suivant le fil des saisons.
Mais, il y a cette borne, plantée au bord du chemin. Blanche. Un gros champignon en ciment taillé en biseau. Même pas en marbre comme ses consœurs qui balisent d’autres culs-de-sac de la région. Sur le côté nord est gravé CANADA. Nous supposons que le côté sud arbore U. S. En trois pas, nous pourrions aller vérifier, mais nous aurions franchi la ligne, nous aurions mis le pied en territoire américain.
Aucune clôture barbelée ne divise le Canada et les États-Unis sur leurs 8 891 km de frontière non militarisée. Dans les forêts, un bulldozer agrippé au 49e parallèle a défriché une travée de six mètres que ne respectent ni les ours ni les chevreuils. Les grands accès frontaliers sont toujours ouverts, mais pas les douanes de campagne. Le poste de East Pinnacle en haut de la côte ferme à 16 h.
En dehors des barrières officielles, l’horizon est libre. Ou presque. Le Mur du Nord est invisible. Bien ancré dans notre esprit. Is Big Brother watching us ? La borne cache-t-elle un faisceau optique qui déclenche l’envolée de drones au passage de l’illégal ? Des radars balayent-ils la région ? Des douaniers déguisés en chasseurs patrouillent-ils les bois ? Nous savons que des fermiers américains voisins, patriotes zélés, surveillent leurs alentours, mandatés ou non.
Alors, nous restons plantés là, comme des vaches qui craignent de se faire secouer le museau par une décharge électrique, comme des perruches en cage avec la porte ouverte.
Les temps ont changé. Autrefois, nous allions aux États-Unis tous les week-ends et pendant les vacances retrouver notre voilier Mille Sabords amarré à Snug Harbour Marina au lac Champlain, dans l’état de New York. Au passage, le douanier souhaitait bon vent à notre petite famille accompagnée de Patou, le labrador. On s’arrêtait de l’autre côté déguster un cornet de crème glacée Ben & Jerry.
Aujourd’hui, il faut montrer passeport et patte blanche, répondre aux questions, être coupable avant d’être innocent, surtout quand on s’appelle Lopez. La méfiance a gangréné TrumpLand. La rage au volant est armée.
Brave, je tends le bras pour tester l’air, avance une jambe, puis l’autre, surveille le chemin. Rien ne se passe. Ni sur terre ni dans les airs. Je suis du côté américain de la borne. Je bombe le torse et prends la photo. Mission accomplie.
La matinée a avancé. Le soleil illumine les montagnes qui ne savent pas qu’elles ont traversé la frontière. Elles étaient là avant, et le seront après.
Notre Toyota remonte le chemin et tourne à droite en direction de Frelighsburg.
Toujours dans la mire d’une paire de jumelles.
Texte et photos : Michel Lopez
Collaboration : Monique Joly
