Ce récit est le sixième de la série Bella et Fiona. Voyage sur la Basse-Côte-Nord. Ne manquez pas le bateau, lisez les articles précédents.
Cap sur Tête-à-la-Baleine
Jeudi 22 septembre. Le capitaine prononce pour la première fois le nom de Fiona. L’ouragan quitte les Bermudes, mais ne bifurque pas vers le nord-est en suivant le courant du Gulf Stream. Avec les changements climatiques, le courant froid du Labrador qui descend le long de la Côte Est sert moins de repoussoir aux dépressions montées du Sud. Fiona va piquer droit vers le nord-nord-ouest en direction de la Nouvelle-Écosse. D’autres ouragans ont récemment ouvert la voie dans les Maritimes : Juan (2003), Earl et Igor (2010), Arthur (2014), Dorian (2019).
Le capitaine annonce des changements dans le plan de route. Après Tête-à-la-Baleine, le Bella va filer directement à Blanc-Sablon en sautant La Tabatière et St. Augustin. Les deux escales seront ravitaillées au retour. Ensuite, aucun nouvel arrêt ne sera prévu pour Harrington Harbour, Kegaska et Natashquan. Fiona monte du sud, le Bella navigue vers l’est. Les deux progressent sur un cap de collision. L’insouciance s’est envolée.
Le bateau, jusque-là bien campé sur les flots, ondule dans un long déhanchement. Les passagers qui arpentaient les couloirs comme à l’hôtel, commencent à descendre les escaliers en tenant la rampe. À la salle à manger, les crevettes et pétoncles restent quand même dans les assiettes ; le vin blanc frais reste à niveau dans les verres à pied. Les serveurs et serveuses doivent répondre aux questions comme de vrais loups de mer. Ne vous inquiétez pas ; aucun danger, le Bella est un navire costaud ; il en a vu d’autres, vous savez, les tempêtes c’est fréquent en automne dans ces eaux.
Aux escales encore prévues, les excursions à terre sont annulées, y compris celle que nous devions faire à Blanc-Sablon pour fouler du pied la frontière avec le Labrador. Certains croisiéristes se demandent à mi-voix dans quelle galère ils se sont embarqués. Mon ami Alain de Rimouski, mordu de météo, me texte que nous sommes chanceux de pouvoir vivre l’expérience d’un ouragan sur la Côte Nord. Même si le mot « chance » ne me vient pas spontanément à l’esprit, je sens une vague exaltation me gagner. Affronter un ouragan à bord de notre voilier serait un cauchemar de catégorie 5, mais à bord du Bella, je ne dédaignerai pas une petite frayeur éprouvée en toute sécurité, du moins je l’espère.
Le Bella met le cap sur la côte pour se faufiler dans l’archipel des Toutes-Isles au large du village de Tête-à-la-Baleine, niché au fond de la baie Plate. Comme la morue, l’humain a vu son espèce décliner dans les parages. Le village ne comptait plus que 119 âmes en 2021. Seules les îles semblent se multiplier. Un observateur patient en a dénombré plus de six cents, dont une qui aurait la forme d’une tête de baleine. À voir tant de dos ronds rocheux à fleur d’eau, on jurerait que tout un troupeau de cétacés a élu domicile dans ces eaux.
Sur certaines îles assez grandes pour faire une petite promenade se dressent quelques vaillantes maisons de bois qui bravent les vents du large. Elles ne semblent pas habitées. Le village est à 9 kilomètres sur le littoral.
La découverte de pontons tout neufs, bien abrités dans une étroite langue d’eau ajoutent un point d’interrogation à l’énigme. Les archives révèlent que ces îles ont été peuplées vers 1850 par des pêcheurs de morue et chasseurs de loup-marin. Plus tard, ils se sont établis sur la terre ferme, mais chaque été, ils faisaient la « transhumance » en transbordant dans leurs chaloupes familles, armes et bagages. La tradition du chalet d’été semble toujours bien vivante. En cette journée maussade de septembre, les îles ne sont peuplées que de rares cris d’oiseaux.
L’animatrice biologiste du Bella invite les croisiéristes à une petite balade d’interprétation botanique. J’aime les fleurs et les petits fruits, mais je m’attarde, fasciné par le déchargement d’un camion qui plane comme un gros bourdon butinant au-dessus du quai.
Après une escale d’une heure, un crachin froid vient sonner la retraite vers la passerelle. Le Bella reprend le labyrinthe vers le large en suivant rigoureusement les feux d’alignement. Le Hurricane Center de Miami émet une alerte de veille d’ouragan pour la Nouvelle-Écosse, l’Île-du-Prince-Édouard et les Îles-de-la-Madeleine. La Tabatière et St. Augustin attendront encore deux jours leurs salades.
Nous filons directement à Blanc-Sablon.
À suivre.
Texte : Michel Lopez
Photos : Michel Lopez, Martin Gauthier, Lorraine Boucher
Collaboration : Monique Joly
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Bella Desgagnés
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