Ce récit est le septième de la série Bella et Fiona. Voyage sur la Basse-Côte-Nord. Ne manquez pas le bateau, lisez les articles précédents.
Le Bella Desgagnés poursuit sa route vers l’Est en direction de Blanc-Sablon. L’ouragan Fiona poursuit sa route vers le Nord, aussi en direction de Blanc-Sablon. Nous avons deux jours d’avance. Le calme avant la tempête. Dehors, une brume dense donne des frissons de tombeau. Au salon du Pont 8, une ambiance bon enfant. Des airs de guitare et des chansons à répondre. Ils dansaient aussi dans la salle de bal du Titanic.
« Emmenez-moi au bout de la terre. » Les paroles d’Aznavour voguent sur les lèvres des passagers assis en cercle dans le salon du Pont 8 du Bella Desgagnés. Au milieu, Éric à la guitare aide la mélodie à prendre son envol. Avec trois collègues de la salle à manger, il a improvisé une petite soirée-chansons pour ses clients. Répertoire éclectique franco-québécois. On passe de Cabrel à Plume Latraverse. « Qui ça ? ». Celle-là, on la connaît ; on répond en hurlant « Bobépine » ! Chaque chanson, même chancelante, soulève des applaudissements enjoués. Je fredonne les refrains, un peu mal à l’aise, un peu en retrait. C’est ma première croisière.
D’habitude, nous naviguons à bord de notre voilier ZEN. Je n’aime pas l’insouciance touriste à bord d’un navire. La mer exige le respect. Ce n’est pas un camp de vacances. Bien sûr, l’animation est sobre à bord. Pas de danse du canard, de sombreros, de piña colada. Ce soir, l’ambiance est bon enfant, douillette comme une veillée d’hiver au chalet. Entre deux accords, je perçois la corne du navire. Brume. Un long coup toutes les deux minutes. « Emmenez-moi au bout de la terre ». Nous y sommes déjà en cette fin de monde au large de la Basse-Côte-Nord, par une nuit sans lune. Avec un petit sourire crispé pour m’excuser, je retire ma chaise du cercle et me dirige vers la sortie tribord avant.
J’actionne à deux mains le levier de la première porte, pénètre dans l’étroit sas et pousse avec peine la deuxième porte de métal. La nuit fait ruisseler sur moi un rideau de bruine. Je me tiens à la rambarde pour ne pas glisser et relève mon capuchon. Je devrais rentrer. Par les hublots, je devine la chaleur, les rires et les chansons de la joyeuse assemblée. Le bruit sourd des machines se perd dans le sillage. La mer lisse ne chante pas à l’étrave. Le Bella glisse à l’aveugle dans un silence gris plus sombre que le noir. J’avance à pas prudents vers le milieu du pont, mais hésite à m’accouder au bastingage de peur de basculer dans le vide. Le temps qu’on s’inquiète de mon absence, je serais déjà trop loin.
Un éclair jaillit. Un projecteur embusqué sur le pont supérieur braque son faisceau droit devant, puis scrute le néant en un lent balayage. Il ne scrute rien. Son rayon saturé d’humidité ne perce pas le mur opaque et se dilue à quelques encablures. Que cherche-t-il que ses écrans radar ne montrent pas ? Ses deux radômes sentinelles hachent l’air de leur mouvement circulaire. Le faisceau s’attarde à tribord. Cherche-t-il des récifs ? Une île ? Une autre embarcation ? Il n’y a pas âme qui vive. Avec un cap vers l’Est, la côte se situe à bâbord. Pourquoi chercher un obstacle du côté du large ? À moins que le navire n’emprunte un chenal vers le rivage de la prochaine escale. Une fois le projecteur éteint, la nuit se resserre sur l’enseigne lumineuse Bella Desgagnés qui découpe la silhouette des embarcations de sauvetage.
Un coup de corne fracasse le silence. Un coup de canon chargé de décibels, juste là-haut, près de la cheminée. D’habitude, on entend la corne de brume des navires estompée dans le lointain. À bout portant, elle me glace, me transperce comme une décharge de haute tension. Hurlement de monstre marin, puis de nouveau le silence. Les mains crispées sur les oreilles, j’attends le prochain assaut. Un malaise panique m’envahit. Haletant, je regagne la porte. Elle résiste. Coincé dehors ! Du calme ! Dans l’autre sens le levier.
De retour dans la douce clarté du salon, je dessine un sourire sur mon visage mouillé et lance un « pas chaud dehors » de loup de mer. Je regagne ma place dans la chorale qui s’anime d’un balancement chaloupé en entonnant la prochaine chanson :
« Partons, la mer est belle. Embarquons-nous, pêcheurs. Guidons notre nacelle, ramons avec ardeur. Aux mâts hissons les voiles, le ciel est pur et beau. Je vois briller l’étoile qui guide les matelots. »
Non, ce soir la mer n’est pas belle. Le ciel n’est ni pur ni beau. Du fond de l’horizon, Fiona a soufflé les étoiles qui guident les matelots.
Prochaine escale : Blanc-Sablon
À suivre
Texte et photo : Michel Lopez
Collaboration : Monique Joly
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Bella Desgagnés
Tourisme Basse-Côte-Nord