Ce récit est le cinquième de la série Bella et Fiona. Voyage sur la Basse-Côte-Nord. Ne manquez pas le bateau, lisez les articles précédents
Harrington Harbour. Jeudi 22 septembre dans la matinée.
Le Bella avance à quelques nœuds prudents dans le chenal, escorté par une haie d’honneur de falaises, si proches qu’on pourrait tendre le bras pour y cueillir des petits fruits.
Nichées sur les premiers îlots de la baie, une ou deux maisons ajoutent une touche de couleur à la lande tapissée de lichens. Sans doute des chalets d’été. Il faudrait des ermites endurcis pour s’isoler d’un village si isolé.
Harrington Harbour est une île située à trois kilomètres de la côte. Une île parmi des centaines à l’entour. Une planète habitée perdue dans une immensité de terre, de mer, de ciel lisse et gris. Un caillou incliné en pente douce vers le large. Un pan de Terre-Neuve qui a dérivé sur la Basse-Côte-Nord.
Sur le pont avant, les passagers essaient de repérer l’île où a été tournée l’épique partie de cricket du film La grande séduction. Le film a été projeté hier soir au salon du Pont 8, avec un avertissement : respectez la vie privée des gens. Il semble que des curieux aient déjà écorniflé par les fenêtres de la maison du médecin dans le film pour voir s’il y écoutait toujours son free jazz.
Aux esprits simples qui confondent réalité et fiction, précisons que Harrington Harbour n’a rien à voir avec Sainte-Marie-la-Mauderne du film, patelin en chômage qui cherchait désespérément à séduire un médecin pour attirer une vague PME. Les 205 villageois ne font pas la queue au bureau de poste pour retirer leur chèque d’aide sociale. Ils pêchent le homard, le flétan, le turbot, le pétoncle et surtout le crabe des neiges que leur Community Seafood Cooperative transforme et expédie principalement au Japon. Pour se détendre, ils peuvent même regarder une partie de cricket en direct de la Nouvelle-Zélande. Au sommet de la colline se dresse une tour de télécommunications garnie de coupoles et d’antennes. En contrebas, un hélicoptère attend sur sa plateforme les passagers à destination de Chevery, le village voisin où se trouve l’aérodrome.
Harrington Harbour ne capitalise pas sur sa notoriété cinématographique comme le Montmartre d’Amélie Poulain. Les gens vaquent à leurs occupations lorsque les touristes sont lâchés comme une volée de mouettes dans le village. Ils saluent sobrement d’un hochement de tête lorsque les regards se croisent. Patients, ils savent que l’escale est courte.
Le village est célèbre pour ses trottoirs de bois qui ondulent comme un serpent de mer entre les maisons. Le réseau actuel de quatre kilomètres a été implanté en 1965.
À l’époque, seuls deux véhicules tout-terrain livraient dans les maisons les marchandises débarquées au quai. Aujourd’hui, même en l’absence de voitures, le flâneur doit être vigilant. Une horde de quatre-roues, gros bourdons diesel, fait déguerpir les chats affolés.
Grimpons clandestinement à l’arrière de l’un ces petits bolides pour faire le tour de l’île. La balade s’apparente à un tour sur le Monstre, la montagne russe de La Ronde, à Montréal. Il faut avoir le cœur bien accroché et les mains bien agrippées. Départ sur la plateforme de l’hélicoptère au sommet du village. Une pente dégringole jusqu’au quai, territoire dangereux où valsent les conteneurs et les chariots-élévateurs. Virage à 90o avant la coopérative pour prendre le pont de bois à gauche. D’un côté, le magasin général/agence SAQ qui va regarnir ses étagères avec les arrivages du Bella, de l’autre Paul’s Workshop et un poste d’essence. Plus loin, à gauche, le dépanneur et une cour à bois. Les enseignes sont rares ou discrètes ; la concurrence n’est pas féroce. Tous les commerces sont concentrés autour du havre, sur la seule partie plane de toute l’île. On ralentit pour slalomer entre les habitués du dépanneur, stationnés en plein milieu de la voie pour faire un brin de jasette. Côte à pic, poignée de gaz dans le tapis, le guidon encaisse les vibrations.
Des chenilles de motoneige sont clouées aux endroits névralgiques pour améliorer la traction. Aucuns nids-de-poule, les planches sont impeccables. On franchit des ponts et des passerelles qui enjambent des crevasses où s’engouffre la mer à marée haute.
Sur des rampes de bois, des chaloupes ont été hissées au sec par un treuil. Aucun garde-fou sur les côtés. Un mauvais coup de guidon et c’est le vol plané sur le tapis de rochers. Embranchement à gauche vers l’église biconfessionnelle. On passe devant l’atelier Rowsell Welding and Repairs. Nom très répandu par ici. De l’artère principale s’échappent de petites veines qui conduisent à des maisons où un quatre-roues trône dans le driveway, comme en banlieue. Sous l’appentis attenant, les bûches de bois sont cordées pour l’hiver. Les casiers de crabe attendent le printemps. Après le réservoir d’eau, on file tout droit vers les hauts du côté Est. Les habitations sont plus clairsemées ; la chaussée est plus étroite; les croisements sont délicats. On mérite un merci de la main de l’usager que l’on laisse passer.
Arrivés au bout de l’île, on se heurte à une pancarte Chemin privé. Terminus, il faut rebrousser chemin. En remettant le pied à terre, on imagine le même tour de manège dans la pluie, la neige ou le verglas, ou le samedi soir lorsque les pêcheurs sortent du bar, heureux de leurs bonnes prises du jour.
Avec ses maisons pimpantes jetées comme des dés, ses cabanes de pêche sur pilotis agrippées à la roche, ses chaloupes hissées au sec sur des rampes de bois, Harrington Harbour est un cousin proche des outports de Terre-Neuve. Le caillou a été peuplé par des pêcheurs protestants venus de The Rock, en 1871.
Pour renforcer l’illusion terre-neuvienne, un épais banc de brume estompe le village et laisse seul le Bella poursuivre son déchargement.
Prochaine escale : Tête-à-la-Baleine
À suivre.
Texte : Michel Lopez
Photos : Michel Lopez, Martin Gauthier, Lorraine Boucher
Collaboration : Monique Joly
Liens
Bella Desgagnés
Tourisme Basse-Côte-Nord