
Ce récit est le dixième de la série Bella et Fiona. Voyage sur la Basse-Côte-Nord. Ne manquez pas le bateau, lisez les articles précédents.
24 septembre. Vers Havre-Saint-Pierre.
Fiona, cap au Nord, et le Bella, cap à l’Est, allaient entrer en collision à Blanc-Sablon, à la frontière du Labrador. Pour devancer l’ouragan à Blanc-Sablon et s’enfuir vers l’Ouest, le capitaine a sauté les escales de La Tabatière et de St. Augustin et les a ravitaillées au retour. Il a aussi prévu de délaisser La Romaine, Harrington Harbour, Kegaska et Natashquan, déjà desservies à l’aller. Il veut filer à toute vapeur se mettre à l’abri à Havre-Saint-Pierre !
Le Bella a quitté Tête-à-la-Baleine vers 1 h du matin sous des trombes d’eau. Pour diminuer la fureur de la houle du nord-est qui frappait de l’arrière, le capitaine a collé la côte toute la nuit et coupé à travers l’archipel Sainte Marie pour profiter de l’effet brise-lames des îles. Les stabilisateurs du navire ont assuré son équilibre et favorisé le confort des passagers.
257o vrai. Le Bella poursuit sa cavale vers l’Ouest pour échapper aux tentacules de Fiona. C’est le moment le plus intense de notre croisière qui ne s’amuse plus du tout. Sur toutes les portes, la direction a affiché un avertissement : « Conditions météo difficiles. Évitez les ponts extérieurs. »

Même l’ado le plus délinquant aurait respecté cette consigne. Fort de la sagesse que me confère l’âge vénérable qui sera célébré le lendemain, je décide de braver l’interdit et la tempête. À peine sorti, je reçois un boulet d’air comprimé en plein visage. Le souffle coupé, je m’accroche au bastingage, puis avance, arcbouté, en me cramponnant au dossier des bancs. Je relève ma tête dissimulée comme un bernard-l’hermite sous mon capuchon bien serré. Le vent m’arrache les lunettes du nez. Elles tombent à terre et détalent comme une souris affolée vers le bord du pont. Plus de 900 $ à l’eau et une vision de presbyte pour le reste du voyage ! Encore agile, mais toujours aussi inconscient du danger, je me précipite pour les attraper. Heureusement, il n’y a aucune bouche d’écoulement d’eau à cet endroit. Sonné et honteux, je rebrousse chemin avec mes lunettes dans les poches et mes mains qui cherchent des prises pour avancer. Je continue de braver la tempête, mais à l’intérieur.

La mer hérissée a la puissance d’un torrent sans berges qui dégringole des rapides. Elle a la colère profonde d’un monstre marin qui gonfle le dos et ondule. Les vagues sombres enflent, creusent leur courbe vers le ciel, s’éclaircissent de transparences vert émeraude, puis font jaillir une gerbe d’écume à leur crête. À peine ont-elles déferlé dans une cascade de bulles qu’elles sont rattrapées par les suivantes. L’air est saturé d’eau ; l’eau est saturée d’air. Les embruns courent en longs méandres au ras de l’eau comme de folles chevelures, comme des rafales de poudrerie sur une plaine en furie. Le Bella tient bon. Il encaisse parfois le coup de bélier d’une vague plus hargneuse. Une nouvelle pensée pour notre vaillant ZEN qui serait perdu dans un pareil chaos.
Au moment où nous laissons sur tribord le phare de la Petite île au Marteau pour nous abriter enfin dans l’archipel de Mingan, Fiona frappe la Basse-Côte-Nord de Harrington Harbour à Blanc-Sablon.
Arrivé à Havre-Saint-Pierre, le Bella ne va pas au quai, encore trop exposé au vent. Il s’ancre dans la baie « en DP », en position dynamique, à l’aide de ses propulseurs qui le maintiennent en position GPS fixe. Ni ancre ni chaîne que l’on remonte comme un chapelet dans un cliquetis d’enfer.
Le lendemain, le Hurricane Center de Miami émet son dernier avis. L’ouragan Fiona, maintenant tempête, va traverser la mer du Labrador pour se dissiper à l’ouest du Groenland.
Prochaine escale : Anticosti.
À suivre.
Texte : Michel Lopez
Photos : Michel Lopez, Martin Gauthier, Lorraine Boucher
Collaboration : Monique Joly
Liens
Bella Desgagnés
Tourisme Basse-Côte-Nord