Ce récit est le neuvième de la série Bella et Fiona. Voyage sur la Basse-Côte-Nord. Ne manquez pas le bateau, lisez les articles précédents.
Blanc-Sablon à St. Augustin, 23 septembre 2022
La houle du nord-est, qui s’est creusée au fil des heures, se fait écorcher par les premiers îlots escarpés de l’archipel de St. Augustin. Le Bella embouque le Grand Rigolet, passage aux airs de fjord, pour aller ravitailler St. Augustin et Pakua Shippi. Plus le Bella s’éloigne de l’embouchure, plus le Grand Rigolet s’apaise, protégé par les centaines de brise-lames naturels.
Devant le panorama qui défile lentement, ma voisine de bastingage entame la conversation. Elle me dit être la directrice de l’école de St. Augustin. Le boniment vendeur qu’elle me fait de son coin de pays la rapproche plutôt d’une agente touristique ou immobilière. Son village est le paradis sur terre, une oasis de paix pour élever des enfants loin des dangers de la grande ville. Imaginez-vous, monsieur, les chalets d’été bâtis sur les îles sont exempts de taxes ! C’est tentant, en effet ! Diplomate, je ne lui demande pas s’il est vrai que la Basse-Côte-Nord se vide de ses jeunes et de ses vieux.
Le Bella fait un accostage d’artiste au quai de la Pointe-à-la-Truite. À l’intérieur des terres, le vent et la mer sont au beau fixe, malgré un ciel très assombri. Comme dans presque toutes les escales de la Basse-Côte, le quai est un avant-poste en eau profonde planté hors de la civilisation. Le seul toit, c’est celui du hangar à marchandises. Pakua Shippi, la communauté innue, est à une dizaine de kilomètres dans les terres. La piste de gravier s’arrête là. Pour poursuivre jusqu’au village anglophone de St. Augustin, les passagers traversent la rivière à bord de l’hydroglisseur L’Esprit-de-Pakuashipi ; les marchandises sont transbordées sur le NM Rivière St. Augustin.
De la petite butte avoisinante, le paysage s’étend à perte de vue sans l’ombre d’une présence humaine. Tout est minéral, la terre, la mer, le ciel. La baie est dentelée de caps gris et vert lichen, teintés de rouille dans la zone délavée par les marées. De maigres bosquets d’épinettes s’agrippent dans les crevasses à l’abri du nordet. Pas le moindre mouchoir de poche où une carotte pourrait prendre racine.
Mais, comme tous les déserts, le littoral foisonne de vie, une vie opiniâtre et frugale qui s’épanouit à fleur de roc, en se faisant oublier du vent. Pour la découvrir, il suffit de flâner, d’emprunter les yeux d’un géant qui se penche pour scruter, tout en bas, des forêts, des lacs, des jardins Zen et des montagnes. On n’approche pas son doigt de la sarracénie pourpre, sirène carnivore aux couleurs éclatantes qui envoûte les insectes et les grise de nectar. Les nuées de mouches noires et de maringouins qui sévissent l’été dans ces contrées sont pour elles un buffet à volonté. On choisit avec soin les baies et les airelles.
À ma question : « Comme s’appellent ces baies rouges ? », une vieille dame innue me répond avec un grand sourire : « baies rouges ». Et ces noires ? : « baies noires », poursuit-elle en se demandant, mais d’où il sort ce touriste-là. Leurs noms sont sans doute plus poétiques en innu. La chicoutai, la camerine noire, le thé du Labrador cueillis depuis des lunes par les Autochtones pour faire tisanes, tartes et confitures sont maintenant au menu des cafés santé du sud du Québec avec la mention sans gluten.
Cap sur La Tabatière
Le Bella reprend le Grand Rigolet qui quitte le calme de l’intérieur pour affronter l’assaut du large. Nous poursuivons notre fuite en avant vers La Tabatière. Pluie et nuit à l’escale, brève sortie sur un quai étroit, le long d’un corridor pour piétons qui mène à une cour à bateaux de pêche plongée dans l’obscurité. Circulez, il n’y a rien à voir !
Sous mon capuchon trempé, je commence à me demander si le Bella va échapper à Fiona, si je ne vais pas célébrer mon anniversaire à la dérive dans une chaloupe de sauvetage. J’exagère, mais j’avoue que je ne serais pas fâché de voir le capitaine sauter Tête-à-la-Baleine, déjà ravitaillé à l’aller. Les services d’urgence sont sur un pied d’alerte partout dans les Maritimes. Ça commence à barder en Nouvelle-Écosse.
Tête-à-la-Baleine. Minuit.
Je me réveille en sursaut. Un rugissement de moteur. Les propulseurs d’étrave ! Même endormi, j’en déduis que le Bella ne navigue pas en direction de Havre-Saint-Pierre, mais est en train d’accoster à Tête-à-la-Baleine ! Je m’habille à tâtons et me dirige vers un hublot du Pont 6. Les propulseurs collent le bateau au quai pour éviter le roulis et soulager les amarres. Des trombes d’eau balaient le halo jaunâtre des projecteurs. Deux débardeurs en fluo ruisselant arriment un conteneur qui s’élève péniblement. Plus tard, le grutier me dira que la manœuvre était limite, que des rafales cognaient à 60 nœuds (110 km/h) quand le bateau est reparti directement vers Havre-Saint-Pierre en sautant les escales de La Romaine, Harrington Harbour et Natashquan.
Pendant cette nuit du 24 septembre, le centre de Fiona, de catégorie 1, touche terre dans le détroit de Canso, en Nouvelle-Écosse. Sa pression minimum se creuse à 931 hPa. Ses pluies diluviennes et ses vents soutenus de 120 km/h avec pointes à 160 km/h soufflent ensuite la désolation le long de la côte du Cap-Breton, sur l’Île-du-Prince-Édouard et les Îles-de-la-Madeleine. Puis, il laboure le golfe entre Port-aux-Basques, à la pointe Sud-Ouest de Terre-Neuve, et l’île d’Anticosti, en direction de Blanc-Sablon que nous avons quitté la veille.
Le Bella va cavaler toute la nuit pour échapper aux tentacules de Fiona. Rusé, le capitaine !
Prochaine escale : Havre-Saint-Pierre
À suivre.
Texte : Michel Lopez
Photos : Michel Lopez, Martin Gauthier, Lorraine Boucher
Collaboration : Monique Joly
Liens
Bella Desgagnés
https://relaisnordik.com/
Tourisme Basse-Côte-Nord
http://bassecotenord.com/