Ce récit est le quatrième de la série Bella et Fiona. Voyage sur la Basse-Côte-Nord. Ne manquez pas le bateau, lisez les articles précédents.
Arrivée à Havre-Saint-Pierre en provenance de Port-Menier sur l’île d’Anticosti. 21 septembre, tôt le matin.
Une vibration plus forte de machines me tire de mon sommeil. Le Bella est sur le point d’accoster. Erreur, il appareille déjà à l’heure de mon réveil. Je me précipite sur le pont avant, juste à temps pour voir la passerelle des passagers s’abaisser. Bonjour et au revoir Havre-Saint-Pierre ! La Place des artisans, la Maison de la Culture Roland-Jomphe, le Portail Pélagie-Cormier, le quai minéralier et la marina se détachent lentement. Un chariot-élévateur glisse ses fourches sous un conteneur et l’emporte dans l’espace désert. Nous sommes hors-saison. Les touristes et croisiéristes qui visitent le parc national de l’Archipel-de-Mingan sont repartis en ville. J’aurai au moins la chance de visiter un peu la ville à l’escale du retour. Peut-être.
Le Bella emprunte le chenal principal, laisse sur son bâbord, le phare de la Petite Île au Marteau et met le cap sur Natashquan.
Le prénom de Fiona ne circule pas encore dans le salon communautaire du Pont 8, ni à la salle à manger. Mais, la magnifique fin d’été d’hier a basculé dans un automne de morne saison. Les sourires ne font plus la bouche en cœur sur les selfies. L’insouciance s’est envolée. Le ciel est descendu, gris lisse parsemé de lambeaux plus sombres : des nimbostratus.
En début d’après-midi, une frise de maisons se dessine au loin sur le rivage derrière le voile de brume : Natashquan.
Le Bella emprunte un chenal qui semble avoir été taillé à la machette dans une forêt de roches. La baie est jonchée de récifs, d’îlots au ras de l’eau. Avant l’approche du quai, le chenal fait un « S » qui se négocie en rasant les bouées plantées à quelques mètres des rochers. J’imagine avec effroi notre voilier ZEN égaré dans ce champ de mines.
Jean du Sud, Jack Monoloy et Jos Monferrand ne sont pas là pour prendre les amarres. Il n’y a pas de conteneurs, de réservoirs de carburant, de débardeurs ni de hangars à marchandises dans les chansons de Gilles Vigneault. Nous ne verrons ni sa maison ni son école, car le village est à trois kilomètres. Les excursions reprendront au printemps. Mademoiselle Émilie n’est pas non plus au rendez-vous. Il n’y a que Fiona dans le lointain, même si le capitaine n’a pas encore prononcé son nom. Il annonce toutefois que l’escale devra être écourtée en raison de la montée du vent. À 17 h HAE, le Hurricane Center de Miami situe l’ouragan à la position 25.6 N et 71.5 W. Pression minimale centrale : 937 MB. C’est très creux.
Nous arrivons à Kegaska, ni de jour ni de nuit, après un autre chemin frayé parmi des eaux infestées d’ailerons de roc.
Le quai exposé au nord-est est blindé de palplanches. Les vagues déboulent du large en rouleaux hargneux, s’engouffrent dans le chenal, percutent le rempart d’acier, se cabrent et frappent de plein fouet le train suivant de déferlantes dans une explosion liquide. Au loin, tout le rivage escarpé est hérissé de gerbes d’écume.
La bruine s’est renforcée en pluie fine dans le halo des phares des véhicules en attente sur le quai. Kegaska est le bout de la route 138, qui affiche son premier panneau à 1 420 km au sud-ouest du Québec, à la frontière avec l’État de New York. De Kegaska à Blanc-Sablon, il faut prendre la voie de l’eau pour parcourir 320 km à vol de mouette. Une famille innue de retour de sa tournée de ravitaillement à Havre-Saint-Pierre met de l’ordre dans ses provisions empilées dans la boîte du pick-up. Une fois inséré et sanglé dans un conteneur, il s’envolera sur le pont pour atterrir dans l’une des deux communautés innues de la Basse-Côte-Nord : Pakua Shipu (St. Augustin) et Unamen Shipu (La Romaine). Des voitures de croisiéristes iront jusqu’à Blanc-Sablon pour ensuite traverser vers Terre-Neuve. Les salons, d’habitude déserts, se remplissent de nouveaux passagers, résidents de la Côte Nord.
Du haut du pont extérieur, les passagers recroquevillés dans leur imperméable surveillent la délicate manœuvre d’accostage. Au débarquement, ils devront respecter les consignes de sécurité : circuler à l’écart de la guirlande de cônes qui délimite la zone de manutention. C’est pareil dans tous les havres, mais ici le passage autorisé est un étroit corridor exposé aux embruns. L’escale est stressante. Les vagues pilonnent la jetée ; la pluie martèle le toit de tôle du hangar, les moteurs tournent pour se mettre en file, un chariot-élévateur recule en lançant des bip-pip stridents ; dans un vrombissement, la grue enroule son câble sur son treuil pour faire planer les conteneurs dans le faisceau des projecteurs.
Le coup de corne sonne la fin du vacarme pour céder la place au rugissement des propulseurs d’étrave. Le Bella appareille à destination de La Romaine. Nous ne verrons pas cette escale isolée au milieu de la nuit.
Nous arriverons demain en fin de matinée à Harrington Harbour.
À suivre.
Texte : Michel Lopez
Photos : Michel Lopez, Martin Gauthier, Lorraine Boucher
Collaboration : Monique Joly
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Bella Desgagnés
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