
À chaque escale du Bella Desgagnés, Guillaume manie avec doigté l’immense bras de sa grue pour charger et décharger les conteneurs qu’attendent avec impatience les résidents des villages isolés de l’extrême Est du Québec.
Ce récit est le troisième de la série Bella et Fiona. Voyage sur la Basse-Côte-Nord. Ne manquez pas le bateau, lisez les articles précédents.
21 septembre 2022. Le Bella Desgagnés quitte le quai de Havre-Saint-Pierre, emprunte le chenal principal des îles de Mingan et met le cap sur Natashquan. Guillaume Tremblay, grutier, a terminé son quart de travail. Attablé à la cafétéria, il décline gentiment mon offre d’un café. Il va aller se coucher. Il a le parler du marin, la soixantaine confiante et souriante, assurée par 32 ans de Basse-Côte-Nord. En 1978, il a embarqué sur le Mont-Saint-Martin, puis sur le Nordic Express et le Bella Desgagnés. Quand il a commencé, le capitaine du Bella était encore au biberon.
À chaque escale, Guillaume charge et décharge des dizaines de conteneurs, comme des blocs Lego. Pas vraiment un jeu d’enfant, car chaque conteneur pèse jusqu’à 25 tonnes. En tournée, le navire ne s’arrête jamais. Deux grutiers se relaient. De jour comme de nuit, Guillaume se prépare une demi-heure à l’avance selon un rituel immuable. Préparation mentale semblable à celle d’un artiste dans les coulisses ou d’un athlète au vestiaire. Le trac en moins, car il a vu neiger.
À chaque quart, il gravit l’escalier en spirale de sa grue d’un pas mesuré. À chaque marche, il chasse de son esprit une pensée parasite. Arrivé dans sa cabine, il entre dans sa bulle, concentré dans l’instant. Calé dans son siège, il vérifie pare-brise, cadrans et manettes. En bas, sur le pont du navire et le quai de l’escale discutent des débardeurs casqués de jaune, bardés de bandes fluo. Comme des musiciens qui attendent l’entrée en scène du maestro.
La chorégraphie commence par l’appel du premier officier dans ses écouteurs. Il lui indique le premier conteneur qu’il doit charger et déposer selon le plan qu’il a élaboré. Chaque conteneur a son numéro de position sur le quai, le même sur le pont. Guillaume a aussi le plan. Sur le pont, les numéros vont de bâbord à tribord. La première rangée commence à la poupe : 1-1, 1-2… Jusqu’à cinq conteneurs par rangée, jusqu’à cinq de hauteur.
Bloc après bloc, le jeu de construction prend forme en fonction de la destination des conteneurs et de la répartition des charges pour assurer l’équilibre sur une mer souvent agitée. Lorsque le bateau saute un port à cause du mauvais temps, il faut redistribuer les conteneurs sur le pont. Cela arrive assez souvent en automne. Le déchargement se fait alors à l’escale du retour.
Avec une précision d’orfèvre, Guillaume dirige son spreader, une armature rectangulaire suspendue par des câbles au crochet. Comme un oiseau de proie, le spreader plane au-dessus d’un conteneur, s’approche, guidé par deux cordes retenues par deux débardeurs, et s’arrime aux quatre coins. Après l’avoir sécurisée dans un claquement de métal, il soulève sa prise et lui fait traverser l’air jusqu’au-dessus du pont du bateau. Trois autres débardeurs agrippent le conteneur avec de longues perches pour qu’il s’emboîte parfaitement sur celui déjà empilé.
Dans cette chorégraphie métallique, on ne perçoit aucun éclat de voix. Chaque homme de pont maîtrise sa partition à la perfection. La communication se fait par radio, moins par signes manuels, car on ne les voit pas toujours bien. Dans ses écouteurs, le grutier entend les consignes : « bômer, débômer, swinger à gauche, swinger à droite, monter, descendre, tenir la charge ». Quand le grutier ne voit pas l’emplacement sur le pont, il suit les instructions d’un signaleur.
Les défis du métier ?
Contrairement à son cousin terrien, le grutier marin doit composer avec un sol qui bouge. La grue est équipée d’un anémomètre. « À 25-30 nœuds, on arrête. Toutefois, même à l’abri du vent, le bateau peut subir les sursauts d’une houle poussée par un vieux vent. » Le stress est aussi plus grand dans la pluie, la neige, la brume et l’obscurité. Par visibilité réduite, le signaleur sur le pont est d’une aide précieuse. Il y a aussi les quais. Certains sont très petits comme celui de La Romaine, d’autres sont très exposés comme celui de La Tabatière frappé par le nordet. « Pour faire un test, on commence avec le conteneur à bagages. Si t’es plus maître des manœuvres, tu arrêtes. » La décision est prise par le capitaine, le premier officier et le grutier. Les opérations sont aussi interrompues pendant un gros orage sillonné d’éclairs.
Les qualités du grutier ?
Penser vite et rester calme. Perché dans son nid d’aigle, Guillaume a le regard perçant et des nerfs d’acier. Il a la concentration et la précision du chirurgien. Le moindre tremblement ou faux mouvement aurait un effet amplifié catastrophique sur la flèche de la grue. Il faut du doigté pour diriger un si grand bras. Il a aussi la finesse et la souplesse du chef d’orchestre. Pour diriger ce ballet, la baguette est gigantesque. Guillaume sent le mouvement d’un conteneur ; il compense la gîte et le vent ; il hisse sans à-coups et dépose sans heurts. Ses gestes mille fois répétés ont atteint une fluidité organique. Ses conteneurs de 25 tonnes ont la délicatesse de paquets cadeaux.
Extrême vigilance aussi. « Est-ce qu’il m’a vu ou pas, en bas ? Les gars de pont doivent toujours surveiller la charge au-dessus d’eux. Mais parfois, il y a des nouveaux, moins expérimentés. » Si jamais, il avait la moindre hésitation sur son état d’éveil, il demanderait immédiatement à l’autre grutier de prendre le relais. « Tu peux pas prendre ça mollo, c’est la vie du monde. »
L’avenir ?
« Tant que je suis capable ! » Guillaume a 62 ans. Encore deux ans ? Chaque année, il passe un examen médical extrêmement poussé exigé par Transport Canada. Plus tard, il fera sans doute des remplacements pour garder la main. Après une trentaine d’années à naviguer, il n’envisage pas vraiment une retraite sur le plancher des vaches.
En plus d’être grutier, Guillaume est timonier, « homme de roue », celui qui garde le cap sur les ordres de l’officier de quart. À ce poste, c’est le navire au complet qu’il dirige du bout des doigts, avec la même aisance et la même vigilance. « Pour entrer à Harrington Harbour, t’as dans ton cap un degré de marge de manœuvre ! »
Prochaine escale : Natashaquan.
À suivre.
Texte : Michel Lopez
Photos : Michel Lopez
Collaboration : Monique Joly
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