
Ce récit est le deuxième de la série Bella et Fiona. Voyage sur la Basse-Côte-Nord. Ne manquez pas le bateau, lisez le précédent : Départ de Rimouski.
Rimouski. 19 septembre 2022, 22 h. Nous voulions rester sur le pont arrière du Bella pour regarder s’éloigner les projecteurs du port et les bornes de lumières qui balisent les pontons de la marina où nous attendra notre voilier Zen. Il faisait trop froid. Nous avons regagné notre cabine. pour regarder par notre grand hublot la guirlande lumineuse du littoral frissonner dans la nuit. Au même moment, dans le torride humide des Caraïbes, Fiona se transformait en ouragan à Porto Rico, après avoir secoué la Guadeloupe.
Sept-Îles. 20 septembre, 9 h. Après une traversée paisible de l’estuaire sous un ciel immense d’étoiles, le Bella amorce son approche de la baie de Sept-Îles. Dans le matin frisquet, les passagers, qui jouent des coudes sur le bastingage avant pour avoir la meilleure vue, profitent de leur chaleur humaine. Nous regardons aux jumelles les îles de l’archipel qui, dit-on, comptent de beaux mouillages sauvages bien abrités de la vue sur l’aluminerie Alouette. Sept-Îles est le plus grand port minéralier d’Amérique du Nord. Été comme hiver, plus d’une trentaine de navires mouillent chaque mois dans sa baie en eau profonde.
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Le Bella accoste. Du haut de la passerelle de débarquement, nous découvrons une zone d’où le moindre brin d’herbe a été extirpé ; un espace aux airs de piste d’atterrissage désertée par les avions. Le port est-il plus occupé en d’autres périodes de la semaine ou de l’année ? A-t-il connu des années plus prospères ? Les hangars et entrepôts ont la structure active. Rien ne transpire l’abandon. À l’arrière-plan se dresse un bastion de réservoirs de carburant où s’arrime un oléoduc qui serpente jusqu’au quai ; sur une voie de garage, un convoi de wagons-citernes noir que l’on ne voudrait pas voir dérailler ; à portée de grue, un groupe de débardeurs casqués de bleu ou d’orange discutent, postés près de conteneurs vides qui attendent d’être chargés. On est à la porte de la Basse-Côte-Nord, mais on est nulle part, dans un de ces no man’s lands industriels de la planète.
Escale d’une heure et demie. Nous empruntons plus loin la promenade du Vieux-Quai qui tente une touche touristique dans l’espace utilitaire. Nous examinons le potentiel de la marina comme future base de départ et faisons un détour dans la cour où hibernent déjà les bateaux de pêche de toute la région.
Nous sourions à un clin d’œil artistique le long du rivage : une galerie de sculptures en métal d’animaux échappés d’une ménagerie.
En fin de matinée, le Bella reprend le large pour franchir les 82 milles nautiques (152 km) qui le séparent de Port-Menier, sur l’île d’Anticosti. Il fait 12 oC. Le ciel affiche toute sa palette de bleu, délavé à l’horizon, marin profond au sommet de la voûte. Fiona a matraqué la République dominicaine.
En route vers Anticosti, je passe l’après-midi sur le pont avant à contempler le ciel et la mer. Je me retiens de hurler « I am the King of the World ! », phrase emblématique du film Titanic. Mais, l’émotion est intense. En voilier, on vit aussi ces moments de grâce, mais il faut toujours garder allumée une lueur de vigilance. Cette fois-ci, je peux me laisser emporter. Sur ce navire robuste, conçu pour ces contrées, rien ne peut arriver… en tout cas pas aujourd’hui. J’ai hâte de voir l’île mythique poindre à l’horizon. Plus grande que la province de l’Île-du-Prince-Édouard, l’île d’Anticosti se compare à la Corse. Avec ses côtes escarpées et son « reef », qui aiguise ses dents de la mer jusqu’à 1,5 mille du rivage à marée basse, l’île offre peu d’abris sûrs pour les marins. Baignée de mystère et souvent de brume, elle a inspiré des récits épiques qui donnent dans le dos des frissons plus glacés que ses eaux.
Mais, cet après-midi de septembre a un air de vacances, un air frais qui fait onduler du nord-est des ourlets de vagues trop petites pour dessiner une moustache d’écume à l’étrave. Le Bella glisse à la vitesse réduite de 10 nœuds pour traverser une zone fréquentée par les baleines noires. L’île émerge à fleur d’eau à quelques degrés sur notre bâbord. Nous avons contourné sa pointe Ouest bien au large et mettons maintenant le cap à l’Est en direction de Port-Menier, son seul village. Des masses plus foncées se profilent au loin. Nuages ? Bancs de brume ? Mirage marin ? Mes jumelles cadrent dans leurs cercles la Côte-Nord à l’horizon bâbord, la Gaspésie à l’horizon tribord, Anticosti droit devant. Je suis au point de rencontre de trois terres, du ciel et de la mer ! Je m’assois pour calmer mon émoi sur un banc du pont désert. Très haut en altitude, les cheveux d’anges de cirrus s’effilochent sur le bleu métallique. Plus tard, le soleil couchant en fera un brasier. Magie céleste, mais signe avant-coureur de mauvais temps.
Il fait nuit noire lorsque nous accostons à Port-Menier après une approche prudente de la baie peu profonde. Le rivage est une toile de fond sombre trouée de quelques points de lumière. Après notre descente de la passerelle, nous nous aventurons sur la jetée qui déroule son kilomètre sans réverbère vers le village. Les phares de la voiture de l’infirmière qui vient de débarquer emportent au loin leur faisceau de lumière. Aucun œil de chevreuil ne brille sur les bas-côtés. Il y en a pourtant des milliers sur l’île. Après avoir deviné quelques maisons, nous regagnons la masse illuminée du Bella pour traverser la nuit dans le confort de notre couchette.
Pendant ce temps, Fiona s’éloigne des îles Turks et Caicos, dans les Bahamas et fait vriller sa spirale sur les Bermudes. De catégorie 4, ses vents poussent des pointes à 215 km/h.
Nous serons à Havre-Saint-Pierre demain matin.
À suivre.
Texte : Michel Lopez
Photos : Michel Lopez, Martin Gauthier, Lorraine Boucher
Collaboration : Monique Joly
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