De Passage vous présente une série d’articles sur un voyage d’une semaine à bord du cargo mixte Bella Desgagnés qui ravitaille les localités isolées de la Basse-Côte-Nord du Québec. Ce voyage prendra les allures d’une course contre la montre entre Bella et l’ouragan Fiona.
Rimouski, le lundi 19 septembre 2022.
Le Bella Desgagnés laisse à bâbord la bouée verte H41, dite « la Clochette », première du chenal qui conduit au port commercial. Il égrène lentement dans son sillage les autres bouées avant de lancer son coup de corne à l’entrée du bassin. Il s’immobilise, amorce une rotation élégante de 180 degrés, puis accoste côté tribord, avec l’étrave vers le large. Sitôt les amarres sécurisées, la grue Liebherr se détache de son socle à la poupe, élève lentement sa flèche de 35 mètres vers le ciel et laisse descendre son crochet. Le chargement va commencer.
Comme tous les lundis, le Bella Desgagnés revient de sa tournée d’une semaine sur la Basse-Côte-Nord du Québec où il fait escale à Sept-Îles, Havre-Saint-Pierre, Natashquan et Kegaska, fin de la route 138. Il poursuit sa route vers les villages isolés de La Romaine, Harrington Harbour, Tête-à-la-Baleine, La Tabatière, Saint-Augustin et Blanc-Sablon, à la frontière du Labrador. Il fait un détour à Port-Menier, sur l’île d’Anticosti.
Le Bella Desgagnés est un navire passagers-cargo qui peut accueillir 420 passagers, dont une quarantaine de membres d’équipage. Les passagers sont des croisiéristes et des résidents de la Côte-Nord. Il transporte tout ce dont un village a besoin, des fruits et légumes aux véhicules et matériaux de construction. Il a été conçu spécialement pour naviguer en toute saison dans des espaces souvent exigus et des eaux peu profondes.
Depuis longtemps, nous admirions le Bella Desgagnés du pont de notre voilier ZEN amarré à la marina voisine. Depuis des années, nous nous promettions de monter à son bord. Venu d’une France où chaque parcelle de terre est foulée, bâtie et cultivée depuis des siècles, je rêvais de cette fin de monde. Monique, qui a touché en 1969 le panneau de la fin de la route 138, alors à Sept-Îles, voulait poursuivre le chemin par voie de mer. Cette année, la convergence de deux anniversaires nous a fait cocher la croisière sur notre liste de rêves. Nous avons choisi de vivre cette étape importante de notre vie en compagnie de nos grands amis Martin et Lorraine, complices de nos voyages et projets improbables. Les parents de Martin avaient fait jadis le même périple en le poursuivant vers Terre-Neuve pour faire la grande boucle de l’Est. Martin voulait partir dans leur sillage.
Mais, pourquoi ne pas avoir fait la Basse-Côte-Nord à bord de notre voilier ZEN ? La région est un désert de télécommunications. En dehors des villages, les antennes relais cellulaires sont aussi rares que les épinettes dans la toundra. Nomades numériques, nous devons toujours être en contact avec nos clients. D’autres raisons refroidissent l’ardeur de l’équipage de ZEN, courageux, mais pas téméraire. La Basse-Côte-Nord est une contrée isolée. Les navigateurs de plaisance fréquentent la rive sud du Saint-Laurent, l’estuaire, la Gaspésie, la baie des Chaleurs, les îles de la Madeleine… Peu de voiles s’aventurent sur la rive nord. Le climat y est plus rude, plus imprévisible. Les coups de vent et le brouillard y sont fréquents. Les distances entre les escales sont longues. Il faut souvent ajouter le moteur à la voile pour arriver à temps. La côte est truffée de récifs, d’îles basses, de chenaux secoués par de forts courants, d’ancrages rocheux de piètre tenue. Tous ces écueils sont amplifiés dans les récits des braves qui rapportent leurs coups durs pour épater la galerie. Cette croisière sera aussi un voyage de reconnaissance pour de futures aventures.
19 septembre, 18 h. Le soleil se couche derrière l’île Saint-Barnabé. Les projecteurs du port et du Bella prennent le relais pour garder la soirée en plein jour. Le bourdonnement métallique du chargement fait vibrer l’espace depuis le début d’après-midi. Les passagers attendent l’embarquement hors de la zone de manutention clôturée par des cônes orange. Un coup d’œil à la ronde me rassure. Malgré l’anniversaire célébré par cette croisière, je ne suis pas le plus vieux. Dans la file des passagers, je remarque des têtes grises et blanches, des silhouettes emmitouflées dans des tenues de plein air éco-chic griffées Arc’Teryx, Patagonia, Helly Hansen. Ce n’est pas la clientèle en bermudas de Carnival Cruise Lines. Après la vérification des documents, nous embarquons par le pont arrière, car la marée est trop basse pour monter par la passerelle. Bien guidés par le personnel, nous gagnons notre cabine. Pour ce voyage de jubilé, nous avons réservé une cabine Supérieure Sélect avec une grande fenêtre côté bâbord. Un bel espace élégant et fonctionnel pour la première croisière de notre vie. Après les consignes expliquées au salon du Pont 8, nous sortons sur le belvédère arrière pour admirer notre marina et notre voilier Zen amarré dans le bassin. Nous sommes enfin là où nous rêvions d’être depuis des années. Nous nous promettons aussi de voir les lumières de Rimouski s’éloigner. Nous avons souvent regardé s’éloigner le Bella comme un iceberg de lumière dans la nuit. Cette fois, nous sommes à bord, frétillants de bonheur et frissonnants de froid.
Nous ne veillerons pas sur le pont, car le Bella a du retard sur l’horaire. Nous regagnons notre cabine pour vivre la première nuit de notre croisière de rêve.
Cette croisière ne se passera vraiment pas comme prévu.
Prochain article : De Rimouski à l’île d’Anticosti
Texte : Michel Lopez
Photos : Michel Lopez, Martin Gauthier, Lorraine Boucher
Collaboration : Monique Joly
Bella Desgagnés
https://relaisnordik.com/
Tourisme Basse-Côte-Nord
http://bassecotenord.com/