Enora monte à bord du navire Bella Desgagnés le 15 décembre 2025. Pas comme croisiériste en quête d’une expérience hors des sentiers battus. Comme stagiaire. La jeune femme commence son dernier stage pour compiler les douze mois en mer nécessaires à l’obtention de son brevet d’officier de navigation. Cinq semaines en décembre et janvier ! Une autre personne qu’Enora aurait choisi un autre endroit et une autre période.
La Basse-Côte-Nord du Québec, déjà isolée pendant la belle saison, s’éloigne encore plus durant les rigoureux mois de l’hiver. Chaque lundi à Rimouski, le ravitailleur Bella Desgagnés charge des conteneurs remplis de l’essentiel pour la vie dans des villages nichés à la lisière du monde. Une tournée d’une semaine de Rimouski vers Sept-Îles, Havre-Saint-Pierre, Port-Menier, Natashquan, Kegaska, La Romaine, Harrington Harbour, Tête-à-la-Baleine, La Tabatière, Saint-Augustin et Blanc-Sablon.
Enora n’a jamais perdu le nord. Ses stages en mer précédents l’ont conduite entre le 45e et le 82e parallèle : Montréal-Îles de la Madeleine sur le CTMA Voyageur ; l’estuaire, le Saguenay et Halifax sur le Coriolis II, un navire de recherche ; Montréal-St. John’s (Terre-Neuve) sur le porte-conteneurs Oceanex Avalon ; l’océan Arctique à bord de l’Amundsen, un brise-glace de recherche scientifique.
Sur le Bella, Enora est sur la « 12-4 » dans le jargon du métier. Sous la supervision du deuxième officier, elle est affectée à la « watch » de minuit à 4 h et de midi à 16 h, les mêmes quarts pendant les cinq semaines pour permettre à son métabolisme de prendre son allure de croisière. Aucun jour de congé. Tout est travail. Les temps libres sont consacrés au repos avant et après le travail.
À bord, la vie s’apparente à celle d’un monastère : des moments qui sonnent à heure fixe, le jour et la nuit, une mission assignée à chacun, un rituel immuable, des règles écrites et non écrites, une hiérarchie fondée sur l’expérience qui commande le respect, et un isolement de la société quotidienne.
Toutes les nuits, la novice Enora arrive à 23 h 50 pile dans la timonerie pour prendre son quart à minuit. Elle se fait un café, toujours noir sans sucre. Le temps de quelques gorgées, sa vision se fait nocturne. Tous les voyants sont réglés en luminosité minimale. L’icône du navire progresse sur le traceur de carte. L’écran des radars affiche les échos de présences : la côte, un autre navire ou des glaces à la dérive. Une ampoule rouge esquisse un halo sur la table à carte.
L’officier qui quitte son quart transmet à l’équipe de relève les instructions sur l’état du navire, du ciel et de la mer. Enora prend note ; son officier mentor légèrement en retrait garde une oreille attentive. Proactive et appliquée, Enora n’a besoin que de brèves vérifications de temps en temps.
Chaque heure, elle doit inscrire dans le « logbook » l’état de la mer, les vents et marées, la visibilité, le cap et la position, l’état des moteurs et de la cargaison, le mode de navigation, automatique ou manuel. Une fois par jour, elle doit sortir la carte des glaces. À l’ère de l’IA et du tout électronique, le Bella conserve la tenue du journal de bord en papier. La tradition et les écrits restent. Comme autres tâches, Enora doit signaler la position du navire aux points de contrôle du trafic maritime. Elle doit aussi « faire du ballast » : déclencher le remplissage ou la vidange de certaines citernes pour équilibrer le bateau.
Au large, le navire navigue en mode automatique. Le timonier, « l’homme de roue », assure la vigie. Naviguer de jour et de nuit, c’est littéralement le jour et la nuit.
Le jour, la timonerie est animée par les allées et venues de l’équipage qui vient donner ou prendre des nouvelles. Comme sur terre, la machine à café exerce son pouvoir d’attraction. La nuit, la timonerie devient le poste de commandement d’un vaisseau fantôme. Lorsque la mer est calme et le ciel sans lune, le navire glisse dans le noir du néant. Une progression à l’aveugle sous les auspices de la technologie.
Ils ne sont que trois aux commandes : le timonier, l’officier et la stagiaire. Les matelots, les préposés aux cuisines et à l’entretien dorment. Les cabines des croisiéristes sont vides. Seuls les mécanos travaillent dans la salle des machines. On leur transmet de brèves instructions au téléphone. On échange à la radio VHF avec les autorités de la garde-côtière. On sait que tous ces gens sont là quelque part, en éveil eux aussi, mais ils ne sont pas physiquement avec nous. On sait aussi que là-bas sur la planète, l’actualité bombarde ses gros titres. On se sent à la fois isolés et détachés, rassurés d’être concentrés sur la mission qui nous est confiée.
Enora aime la navigation de nuit. Dans cet immense aquarium qu’est la timonerie, elle se sent bien dans sa bulle. Elle contemple. Tout en surveillant le cap, elle se permet un voyage intérieur. Elle aime le silence et les conversations empreintes de sens. Certains sentent le besoin de faire résonner des mots creux pour combler les vides. Elle n’éprouve aucun malaise à laisser s’écouler les moments.
La vie sur le Saint-Laurent n’est pas toujours un fleuve tranquille. Les tempêtes d’automne et d’hiver savent transformer un voyage zen en enfer, surtout lorsque le navire met le cap à l’ouest contre un vent du secteur sud. Venu du fond de l’estuaire, il affole des cavalcades d’eau qui s’engouffrent entre l’île d’Anticosti et la Basse-Côte-Nord. Perchée à l’avant au septième niveau, la timonerie est une loge avec vue imprenable sur les montagnes de mer. Le navire se hisse à la crête des vagues et plonge dans leur creux. Le cœur reste accroché à la crête, les tripes sombrent dans le creux. L’expérience s’apparente à un tour de manège dans un serpent monstrueux. Le tour de manège ne dure que quelques minutes. On s’en remet avec une barbe à papa. La tempête est interminable. Pourtant navigatrice aguerrie, peu sensible au mal de mer, Enora prie le ciel pour que ça arrête. Pas question d’aller gémir dans sa couchette avec une cuvette, il faut travailler. Et pour travailler, il faut s’agripper. On titube comme des ivrognes, mais c’est le bateau qui est ivre. Qui peut faire le point sur une carte lorsque la carte se dérobe ? Même les loups de mer sont affligés. Même s’ils ne sont pas malades, ils sont épuisés. L’expérience est aussi éprouvante avec une houle qui bouscule de l’arrière. Lorsque le Bella n’est plus de taille, le capitaine emprunte des chemins de traverse dans les archipels protégés par des champs de récifs brise-lames. Parfois, le navire doit faire le dos rond, stationné derrière une île en positionnement dynamique.
Une fois sur deux, le quart d’Enora correspond à une escale. Elle participe alors aux opérations de manutention. Elle quitte le confort panoramique de la timonerie pour descendre sur le pont, casquée, chaussée et emmitouflée comme un débardeur. En bas, tout est bruit, glace, neige et métal. Sa réaction lors de son premier déchargement : « mais qu’est-ce que je fais là ? » Aucun cours ne l’avait préparée à ce défi. Comme ses collègues, elle doit grimper sur les conteneurs, les guider et les emboîter avec une perche et une corde. Le froid est mordant, les surfaces glissantes, les arêtes acérées. Tout faux pas provoque la blessure. Même si c’est le premier officier qui dirige les mouvements, elle a en main le plan de déchargement et parle aussi au grutier.
Et en dehors des heures de travail ? À la fin de son quart à 4 h du matin, Enora mange une bouchée et va se coucher jusqu’à 10 h ou 11 h. Elle appelle ce sommeil sa « grosse sieste ». Les repas sont servis à 11 h 30 et 17 h au mess. Depuis la haute antiquité, le code de vie à bord d’un navire délimite le territoire des différents corps de métiers. Il y a la table des officiers. Le premier jour, on a lui montré la chaise réservée au capitaine. Elle a compris. Il y a la table du chef mécanicien et celle du personnel d’entretien. Enora s’assoit à la quatrième table qui accueille les « divers ». L’ambiance est fonctionnelle ; on échange les nouvelles du boulot ; on n’étire pas. En dix minutes, c’est réglé. Certains prennent leur plateau et vont manger dans leur cabine. Dans ses moments de détente, Enora remplit son rapport de stage, lit, tricote, écoute de la musique, téléphone et répond à ses courriels. Elle s’entraîne aussi une heure à la salle d’exercices.
Même chez une solitaire, la solitude vient parfois teinter de gris certaines journées. Enora avoue qu’après quelques semaines, la fatigue s’accumule, la routine ramène les mêmes tâches, l’horaire ramène les mêmes visages. Bien sûr, elle se sent à sa place, bien intégrée, bien appréciée. L’équipage est sympa, mais elle doit garder en tout temps une posture professionnelle. Elle est en stage ; elle est évaluée. Elle s’ennuie aussi de ses enfants, de ses amis, de sa famille. Noël a été décoré de quelques guirlandes et d’un sapin en plastique pas plus haut que son cousin de la toundra. La nouvelle année a commencé par le décompte dans la timonerie : 5,4,3,2,1 « bonne année tout le monde ». Cap 2500, la vie continue.
Le confinement pèse parfois plus lourd. Adepte de course en sentier, elle fait souvent 40 kilomètres sur des pistes escarpées. Dans son monastère flottant, 40 kilomètres, ça fait beaucoup de foulées sur le tapis roulant. Elle a besoin d’air et d’espace. Malheureusement, quand elle peut descendre à terre à 16 h après son quart, il fait déjà nuit sous ces latitudes. Elle court alors sur un chemin enneigé, éclairée d’une lampe frontale. Elle croise une motoneige à l’occasion. S’il y a des animaux, elle ne les voit pas. En fait, elle n’a jamais vu la Basse-Côte-Nord de jour !
Le moral d’Enora revient au beau fixe dès que l’on prononce le mot « pilotage », l’expérience la plus marquante de son stage. Le Bella passe en mode pilotage en route vers le littoral lorsque l’officier débranche le pilote automatique pour donner lui-même les instructions de navigation au timonier. Les phases de pilotage sont nombreuses. Contrairement aux navires qui naviguent directement d’un port à l’autre comme des semi-remorques sur l’autoroute, le Bella est un camion de livraison qui dessert 12 escales en une semaine, une fois à l’aller, une autre fois au retour. Sa « run de lait » peut inclure jusqu’à trois escales en vingt-quatre heures. Comme les quais de débarquement sont souvent cachés au fin fond d’archipels, la manœuvre exige une solide connaissance des approches. Certains quais sont exposés aux vents, d’autres, comme Port-Menier, sont en zone peu profonde à marée basse, d’autres encore sont accessibles par des zigzags entre des feux d’alignement dignes d’un slalom géant olympique. Il n’est pas rare de passer d’un cap de 2700 à 1800 en quelques minutes. La palme revient à l’entrée de Harrington Harbour gardée par une falaise si proche que l’on pourrait y cueillir des petits fruits en tendant le bras.
Bien sûr, le Bella garde dans sa mémoire tous les sillages qu’il a tracés au fil des ans. Mais chaque journée est différente, selon les vents, la marée et les courants. L’approche se fait un œil sur la technologie, l’autre sur les repères du terrain. Avant d’arriver à tel rocher sur le travers, on vire. Parfois, on vise la porte de l’entrepôt du quai. Dans le Grand Rigolet à destination de Saint-Augustin, c’est Enora qui donne les courses au timonier. Une progression en rase-cailloux dans la glace formée, sans droit à l’erreur. Le baptême du stress. Elle est félicitée par son officier mentor qui se tient à proximité. À l’arrivée au quai, c’est le capitaine qui prend les commandes. C’est toujours le capitaine qui fait les accostages.
Après cinq semaines de navigation en mer d’hiver, Enora retrouve ses marques terrestres le 19 janvier 2026, à Rimouski. Prochaine étape : l’examen de Transports Canada. Avec son brevet d’officier de navigation en poche, la jeune officière mère de deux enfants devra naviguer entre les écueils de la conciliation travail-famille. Toutefois, son horizon est grand ouvert, car le passé est garant de l’avenir.
Enora a dans les veines du sang de fiers marins bretons : son grand-père, et son arrière-grand-père qui a sillonné l’Atlantique à bord du Normandie, le plus grand paquebot au monde dans les années 1930.
Texte : Michel Lopez
Témoignage et photos : Enora Le Borgne
Collaboration : Monique Joly