Ce récit est le huitième de la série Bella et Fiona. Voyage sur la Basse-Côte-Nord. Ne manquez pas le bateau, lisez les articles précédents.
Vendredi 23 septembre, au petit matin. Après une navigation nocturne sans escale depuis Tête-à-la-Baleine, le Bella accoste au quai de Blanc-Sablon. Un navire se découpe dans le hublot de notre cabine. Un vaisseau presque fantôme après des centaines de milles sans croiser âme qui vive au large. C’est le Qajak W, le traversier qui relie le Labrador et Blanc-Sablon à St. Barbe, à Terre-Neuve, une traversée de 36 kilomètres du détroit de Belle-Isle.

Après plusieurs jours hors du temps dans des avant-postes de villages isolés, nous retrouvons au 57e méridien, à l’extrême Est du Québec, la fièvre diesel du transport terrestre. À peine accosté, le Qajak W ouvre son immense gueule d’acier pour absorber une lente file de véhicules guidée par des préposés en gilet fluo. Quelques mastodontes semi-remorques émergent de la procession. Ils ont parcouru des centaines de kilomètres sans villages ni garages sur le Trans-Labrador Highway. Certains ont parcouru ses 1 149 km maintenant asphaltés depuis Labrador City en passant par Happy Valley-Goose Bay. D’autres ont rajouté 566 km de virages et de douleurs lombaires pour venir de Baie-Comeau, au Québec, par la route 389. De Montréal à Blanc-Sablon par la route, il faut aligner 2 475 bornes.
Le Bella, qui ne charge que des pick-ups et des quatre-roues, gonfle les muscles de sa grue pour impressionner son voisin qui avale des semi-remorques. L’escale est mouvementée pour l’équipage. Comme le capitaine a sauté deux escales, le premier officier doit réaménager sa cargaison en déchargeant des conteneurs sur le quai pour les relocaliser ensuite sur le pont. Le jeu de Lego aux allures de casse-tête allonge un peu le temps de visite des croisiéristes.

Malheureusement, il n’y a pas grand-chose à voir dans ce lieu de passage entre deux nulle-part. Le bourg de Lourdes-de-Blanc-Sablon est à quelques kilomètres. Le littoral, plat et râpé, donne un avant-goût du désert monotone de la toundra de l’arrière-pays. Le paysage de la baie n’est pas animé d’îlots et de récifs. Un bas-relief flou de montagnes se découpe au loin sur l’autre rive du détroit de Belle-Isle. Nous sommes au nord du nord de Terre-Neuve, et au sud d’une autre immensité grandiose qui se traverse avec une bonne réserve de carburant et de musique country.
La mer est calme, le ciel aussi. Le calme avant la tempête. Quelques flaques de ciel bleu incertain s’étirent dans les déchirures d’une nappe grisâtre, plus lisse et claire au nord ; plus sombre et grumeleuse au sud. Des stratus, sans aucun doute. Altostratus ou stratocumulus ? Deux météorologues en herbe passent l’escale à en débattre. Pendant ce temps, l’ouraganus magnus de catégorie 2 fait tourner le vent autour de son mauvais œil en affolant les vagues qui déferlent vers la côte Est.
En fin de matinée, le Qajak W pique vers le sud-est. Le Bella repart vers l’ouest en longeant le rivage. La course Bella-Fiona contre la montre a commencé. Faux départ pour le Bella qui vire de bord au bout d’une demi-heure : un conteneur a été oublié sur le quai !
Du précieux temps perdu. 1-0 en faveur de Fiona.
Prochaine escale : St. Augustin
À suivre.
Texte : Michel Lopez
Photos : Michel Lopez, Martin Gauthier, Lorraine Boucher
Collaboration : Monique Joly
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Bella Desgagnés
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