Depuis la nuit des temps, le père Noël finissait sa dernière cheminée d’Irlande à minuit. Puis, son traîneau surfait de fuseau en fuseau sur l’onde du temps pour arriver à la même heure sur les côtes du Nouveau-Monde. La traversée se faisait toujours sans encombre. Il laissait sur son tribord l’étoile Polaire qui pointait en direction de sa maison. Le vent d’ouest qui faisait frissonner les boucles de sa barbe lui indiquait le cap droit devant.
Le voyage se corsait au survol des premières falaises de l’autre terre. Bien sûr, il repérait assez bien les contours d’un vaste golfe qui rapprochait ses rives en amont pour former un fleuve. Mais, les glaces qui se formaient déjà en décembre brouillaient les pistes. Ce qu’il pensait être la terre était parfois la mer qui changeait ses frontières au gré des marées. Le ciel était constellé d’étoiles, mais la contrée tout en bas était plongée dans l’obscurité, à part la nuit où la pleine lune traçait un chemin d’étincelles sur les flots.
Une nuit d’un siècle lointain, une lumière jaillit, fragile comme une luciole sur la rive sud du fleuve que l’on avait nommé Saint-Laurent. Puis, une autre sur la rive nord, puis une autre plus à l’est, et une autre encore. Le père Noël apprit par une lettre d’enfant que c’étaient des phares allumés sur des caps pour guider les bateaux. Un véritable cadeau pour le capitaine de traîneau qui pouvait maintenant suivre une voie toute balisée de Terre-Neuve jusqu’à Montréal ! Il apprit aussi que chaque phare avait son clin d’œil bien à lui : trois éclats aux quatre secondes ; deux éclats aux cinq secondes… Il savait maintenant que les phares étaient occupés par des gardiens solitaires bien tristes de passer Noël loin de leur famille. Alors, il descendait en vol plané pour les saluer. Ils répondaient à ses HO HO HO ! par trois coups de corne de brume. C’était le temps joyeux !
Le jour funeste de la Saint-Progrès, un esprit chagrin encravaté souffla la fin de la fête. Une à une, les lanternes des phares s’éteignirent comme des chandelles au vent. La nuit rampa le long des pointes, sur les battures et les falaises. Au diable les phares, remplacés dans la timonerie des navires par les écrans froids des radars. Avec son traîneau équipé à l’ancienne, le père Noël dut interrompre sa tournée au nord de l’Amérique du Nord, au grand désespoir des petits enfants.
Après deux longs hivers de noirceur, un phénomène étrange survint dans le ciel de la Basse-Côte-Nord, à quelques heures du grand solstice. Par une nuit à peine éclairée par l’immensité de neige, une lueur irradia soudain la frise de l’horizon boréal. Comme l’aurore, mais verte. La clarté d’aquarelle imbiba le ciel jusqu’au zénith de sa voûte, éclipsa les étoiles et resta suspendue comme la surface paisible d’un étang. Puis, l’espace s’anima de vagues et de dunes, de cascades et de geysers. Des bourrasques sans vent soulevèrent comme poudrerie des nuées de lumière, attisèrent des flammes froides, firent danser des oriflammes. Sans l’ombre d’un bruit. Même les éclairs brillaient sans grondement de tonnerre.
Soudain, une comète jaillit de ce feu d’artifice, comme la fusée-reine d’un bouquet final. Venait-elle guider une caravane de rois mages ? Non, cette « Terre de Caïn », comme l’avait baptisée Jacques Cartier, n’attendait aucun divin enfant. La comète venait embraser le ciel pour exaucer le vœu de tous les petits enfants. Les caribous la reconnurent : c’était l’étoile Polaire. Elle s’était décrochée de la Petite Ourse pour venir en aide à son barbu de voisin.
Elle dessina une lente boucle, rassembla son faisceau de lumière derrière elle et traça son sillage vers l’ouest, d’une rive à l’autre de fleuve.
Cap-Gaspé, Cap-des-Rosiers, Cap-Chat, Pointe-à-la-Renommée, La Martre, Grand-Métis, Pointe-au-Père, île Verte, île du Corrosol, île aux Perroquets, Pointe-des-Monts, île du Grand Caoui, Haut-fond Prince, Cap au Saumon…
Allumeur céleste de réverbères, l’étoile Polaire raviva sur son passage la lanterne de tous les phares aveugles du Saint-Laurent.
Une guirlande d’étincelles guidait de nouveau le traîneau du père Noël dans la plus belle nuit de l’année.
Texte et photos : Michel Lopez
Collaboration : Monique Joly