Sainte-Anne-des-Monts, Haute-Gaspésie. Le soleil couchant ourle d’orangé un passage de nuages de beau temps. Comme dans tous les villages côtiers de l’Est, les pêcheurs de maquereau au coude à coude tressent une longue guirlande au bout du quai municipal. D’un coup sec du poignet, chacun fait siffler sa canne comme un fouet pour propulser l’hameçon. Promeneur prudent, j’évite un piercing inopiné de la narine.
Le fleuve a pris son allure de grand large. En face, l’horizon n’affiche aucune dentelle de relief. La côte nord émerge après une longue journée de navigation, toutes voiles dehors. À une dizaine de milles au sud-ouest, le Cap-Chat détache du littoral son profil de pyramide. Au nord-est, pointe le clocher de l’église de Tourelle, repère des marins. Plus loin, s’étire une longue côte sauvage saupoudrée de petits villages agrippés à des anses de galets entre roc et eau.
Mer paisible. Aucun bateau de pêche ne laboure la rade. Le bout du quai est un balcon sur l’espace céleste et marin, un promontoire d’où peut s’envoler l’esprit vagabond en quête de sérénité.
Ou aurait pu !
Un hurlement fait voler en éclats la quiétude des lieux. Une explosion de décibels crachés par un muffler trafiqué. En course contre personne, une casquette au volant d’une Honda Civic surbaissée emballe ses roues dans un nuage toxique. Collé à l’asphalte par son aileron stabilisateur bidouillé à l’arrière, le bolide bondit et s’élance sur sa piste… de cinquante mètres. Rusée, la municipalité a installé des dos d’âne, régulateurs de testostérone. Crissement de freins devant l’obstacle, puis accélérateur écrasé au point mort pour donner l’illusion de la vitesse. C’est le coup d’envoi d’une nouvelle chaude soirée d’été sur le quai de Sainte-Anne-des-Monts. Aucune autre casquette exaltée ne pourra relever le défi pour l’instant, car le trafic va s’épaissir en caillots. Le quai va concurrencer les périphériques les plus congestionnés de la planète.
Pare-chocs contre pare-chocs, la procession va s’ébranler sur 500 mètres à la vitesse d’un défilé du père Noël. Au bout du quai, elle va contourner le dernier réverbère pour revenir sur ses pas en direction de l’église. Telle une balade en rond dans la cour d’une prison.
La parade aligne des pick-ups F-150, des Dodge Ram Big Horn, des Chevrolet Silverado 1 500, des GMC Sierra au bas de caisse maculé de la boue des bois, des VUS arrogants et rutilants, des décapotables m’as-tu vues, des Ford Mustang muscle cars, des Mazda Protégé très usagées, des Subaru Impreza, toutes avec aileron, des Pontiac Sunfire avec autocollants, rescapées d’une autre époque, une Audi avec boîte Thule sur le toit (des touristes), une Corvette Stingray 1975 jaune canari (Réal), un commando de trois Harley bedonnants, un Can-Am Spyder mon-oncle à trois roues.
Un Winnebago de l’Ontario, format autobus, reste coincé dans sa manœuvre autour du réverbère final. Des samaritains donnent un coup de main pour le diriger. Des signes contradictoires. La passagère engueule son mari. Étonnamment, personne ne klaxonne, car personne n’est pressé, personne n’a rien à faire, ni nulle part d’autre où aller.
Des vitres baissées et des toits ouverts s’échappent des bouffées de musique assorties aux modèles de véhicules. Country gaspésien, rock, métal, hip hop… Le quai est un juke-box à ciel ouvert.
Mais par Saint-Christophe, patron des voyageurs, pourquoi donc tous ces automobilistes s’agglutinent-ils dans un embouteillage auto-infligé ? Réponse : pour voir et être vus, comme sur toutes les places publiques de la Terre. Oui, mais vus par qui ?
La réponse est stationnée le long de la bordure ouest du quai qui surplombe l’entrée du havre. Toute une galerie de voitures s’est installée aux premières loges. À bord de chacune, un ou deux passagers. Promeneur naïf, je me dis qu’ils sont venus admirer le magnifique coucher du soleil. Anomalie : les pare-brise tournent le dos à l’astre du jour. Intrigué, je demande gentiment à un conducteur la raison de cette bouderie. « Le soleil nous éblouit, et pis c’est là que ça se passe. »
Il me désigne du menton l’interminable procession automobile. Tous les soirs, lui et sa femme retrouvent leur place après souper. Tous les soirs, ils viennent faire le plein de ragots en léchant leur cornet de crème glacée molle à la vanille, trempette au chocolat blanc pour elle, chocolat noir pour lui. « Comme ça, Gaétan a changé de char ! Roxanne a changé de chum ! Elle travaille toujours à l’hôpital ? Et lui avec son pick-up neuf, il a pas fait faillite ? Ça, c’est-tu Kevin, le fils des Gagnon ? Il était pas parti à Montréal ? Il a l’air d’une fille. Hé, mais c’est Margot qui nous fait des bye-bye. Mon Dieu qu’elle a vieilli ! »
Lorsque la vanille a dégouliné sur le cornet et que la conversation s’est engourdie de silences, le couple baisse la vitre pour commenter les événements avec leurs voisins. Le voisinage se fait à deux véhicules dans le même sens ou tête-bêche. La position tête-bêche met généralement en contact les hommes au volant ; les femmes doivent alors s’étirer le cou pour participer.
Les jeunes qui ne font rien comme les autres jasent dans la boîte d’un pick-up.
Promeneur écolo-montréalais, je me demande pourquoi ce quai n’est pas fermé à la circulation, pourquoi n’est-il pas agrémenté de bacs à fleurs, de bancs, de tables de pique-nique, d’un kiosque à musique ? Plusieurs quais en amont dans l’estuaire sont de charmants chemins de promenade qui vont à la rencontre du fleuve. À Kamouraska, chacune des centaines de planches du quai porte une plaque avec le nom d’un donateur. Belle initiative de sociofinancement !
Dans l’indifférence générale, le soleil rougeaud tire sa révérence. Les vieux qui se couchent tôt reprennent leur place dans le trafic qui s’écoule vers le village.
Les jeunes pompent le volume et remplacent les émanations d’oxyde de carbone par des effluves de cannabis. Plus tard dans la soirée, les casquettes embrumées vont s’élancer à fond la caisse, de dos d’âne en dos d’âne, en aspergeant de décibels les mouettes de la jetée.
Un autre samedi soir d’été sur le quai de Sainte-Anne-des-Monts, en Haute-Gaspésie.
Texte et photos : Michel Lopez
Collaboration : Monique Joly