Guillaume, fils de pêcheur, petit-fils de pêcheur. Gaspésien, descendant de Vikings du côté carrure. Gentil géant. Du moins, on le suppose, faute de l’avoir vu en colère. À ses côtés, Laurence, profil de patineuse olympique, le sourire illuminé d’un perçage à la lèvre. Deux forces heureuses de la nature. Équipage du Vasco II, le couple pêche ensemble le homard, le flétan, le hareng, le maquereau et le crabe commun, dit tourteau.
La rencontre a été facile. Leur bateau était amarré derrière notre voilier Zen à un ponton du havre de Sainte-Madeleine-de-la-Rivière-Madeleine, sur le littoral nord de la Gaspésie. Dans les ports plus grands, les pêcheurs et les plaisanciers ont leurs quartiers distincts. Le petit havre de Rivière-Madeleine (version abrégée) rassemble tous ces gens de la mer dans un espace niché derrière une jetée de roches, même si beaucoup de voiliers passent au large, rebutés par le chenal étroit taillé dans un champ de récifs, hasardeux dans la brume ou par fort vent d’est.
Après quelques minutes de conversation sur le temps, le vent et la pêche, l’invitation est lancée. « À 4 h du matin, on part. » Rusé, je reconnais le défi lancé par le pêcheur au plaisancier pour tester sa bravoure. Poignée de main virile.
4 h du matin. La nuit bleuit à l’est, dissipée par un sud-ouest qui souffle à arracher la tête d’un phoque. Je saute dans mes bottes. Ça brasse, mais il faut y aller. Les amarres sont larguées. L’équipage est silencieux. La journée n’a encore rien à raconter, puis il faut garder équilibre et énergie. La mer est un champ de moutons en colère. Vasco II prend la vague de front, se cabre comme un cheval rétif et replonge son étrave dans des gerbes d’écume. À la roue, Guillaume a le sourire d’un enfant qui fait un tour de manège.
Il me confiera plus tard : « Mon père voulait pas qu’on pêche, mes deux frères et moi. Pas un métier d’avenir, il disait. J’ai fait une formation de monteur de structures en aviation. J’ai pas aimé ça. De retour en Gaspésie, j’ai dit à mon père on va-tu faire un tour à la pêche ? J’avais 21 ans. J’ai jamais arrêté depuis. J’ai fait le crabe des neiges avec lui à l’île d’Anticosti pendant cinq ans. Après, j’ai embarqué sur d’autres bateaux. Maquereau, hareng, turbot, crevette. »
De vague en vague, Vasco II laboure son chemin en direction du premier chapelet de bouées dans l’anse gardée par le phare du Cap-de-la-Madeleine. Heureusement, la pêche au tourteau se fait proche du littoral dans environ huit brasses de profondeur. Les pêcheurs mesurent en brasses (une brasse = 6 pieds = 1, 83 m).
À pied d’œuvre, Vasco II s’approche de la première bouée orange numérotée. Avec son moteur hors-bord Honda de 250 CV, il peut « virer sur un dix cennes ». À l’arrière du pont, Laurence démarre la génératrice du treuil, se penche avec une longue gaffe pour attraper la bouée et engage le filin dans la poulie pour hisser le casier à bord. Invité, j’observe la chorégraphie sans être dans les jambes. Le capitaine apprécie sans me le dire de me voir ni bavard ni malade.
Guillaume s’est lancé à son compte il y a deux ans, à 30 ans. Il a hypothéqué la maison familiale dont il a hérité pour acheter permis et bateau. Après une première saison d’initiation avec le vendeur, il s’est retrouvé seul à bord. Laurence était coiffeuse. Lorsque la COVID a tout fermé, elle a voulu prendre le large et changer d’air. Elle a appris le métier sur le tas.
Le casier émerge de l’eau. Suit une séquence de gestes affinés par l’usage. Guillaume et Laurence hissent le casier au-dessus des boîtes. Ils enlèvent les poches de filet qui contiennent la « bouette » (issue du breton « boued », dit-on), des appâts de flétan, de maquereau ou de hareng. Ils secouent le casier comme un tamis pour vider les prises dans la boîte. Ils remettent deux filets de nouvelle bouette, puis relancent le casier à l’eau, localisé par un point GPS. On passe à la bouée suivante.
Dans la boîte grouille une mêlée de crustacés qui agitent leurs pinces en furie. Il faut attendre l’accalmie pour procéder au tri. Je me propose pour la tâche, pas trop physique. Les femelles doivent être remises à l’eau. Comment les différencier ? En général, le mâle a des pinces plus grosses ; la femelle a une carapace plus rebondie. Contrairement à la société des humains, la société des crabes est binaire, ce qui facilite le tri. Avec un gabarit en métal, je m’assure de la taille minimale de 4 pouces (102 mm). Un crabe rebelle me pince vicieusement un doigt à travers le gant. Un juron digne du capitaine Haddock déclenche un éclat de rire qui rompt le silence concentré.
« C’est comment pêcher en couple ? » Guillaume et Laurence se regardent avec un grand sourire. « On s’entend bien. Comme on n’est pas du genre extroverti tous les deux, on est bien ensemble tranquilles sur le bateau. Quand il fait pas beau, on chante, on se raconte des niaiseries pour se donner du courage. On parle de l’ouvrage. On est toujours en train d’améliorer nos techniques. Les problèmes de la maison restent à la maison. En fait, on est des amis. ».
Ils ont trois jeunes enfants. Lorsque ceux-ci se plaignent de l’absence de leurs parents, Guillaume leur rappelle que son père à lui était toujours parti en mer, quand il était petit. Il les avertit aussi : « En été, vous trouvez qu’on n’est pas assez là. Cet hiver, vous allez être tannés parce qu’on va être trop là ! »
« Comment ça se passe dans le milieu de la pêche ? » Silence prudent avant de plonger la main dans le panier de crabes. « Les mentalités changent, tranquillement pas vite. C’est un milieu assez conservateur. » La nouvelle génération, plus instruite, se démarque par son attitude par rapport à la sécurité, à la météo, à la gestion des équipages, au respect de l’environnement et de la ressource. « Les vieux ont peur du changement. Ils ont tellement vu de choses que pour eux autres, tout peut arriver. Ils ont vu la morue, le hareng, le maquereau apparaître. Ils ont vu la morue, le hareng, le maquereau disparaître. On ne peut pas prévoir la nature. C’est pas parce qu’ils jettent une cage au même endroit que l’an passé qu’elle va être pleine. Il y a comme un fatalisme. »
Comme pour illustrer un mauvais présage, une barre de nuages noirs roule au ras de l’eau à l’horizon. Vents forts et changeants, orages soudains, l’été n’est pas de tout repos, à la voile ou à la pêche. Après un bref coup de vent, le grain s’éloigne vers la côte nord.
Sa vision de la pêche de demain ? Raclement de gorge et choix de mots. Il doit vendre toute sa production à une usine de traitement. Les transformateurs font la pluie et le beau temps. Plus de 80 % des produits du Saint-Laurent sont exportés aux États-Unis et en Asie, pendant que les Québécois mangent du poisson du Vietnam ou des crevettes d’Argentine. Il rêve de circuit court, de vente et de consommation locale, comme cela se fait avec les produits maraîchers. C’est plus difficile pour les pêcheurs à cause des règles sanitaires. Il apprécie les efforts de chefs québécois de renom qui se regroupent pour acheter, qui sensibilisent le public et mettent leurs créations de la mer au menu.
Diminution de la ressource, pénurie de main-d’œuvre, faible relève, l’horizon de la pêche semble assez sombre. Je teste Guillaume avec une question chaussée de gros sabots « Tu n’aimerais pas mieux une bonne job en ville ? » Son cri du cœur coupe ma question avant le point d’interrogation : « Jamais ! » Il fait pourtant près de 100 heures par semaine en saison.
« On est trop bien en Gaspésie. Imagine, tu pars au large chaque matin. Tu détaches le bateau. T’es libre, tout reste sur la terre et toi tu t’en vas. Chaque fois qu’on soulève une balloune, on sait jamais ce qu’on va ramasser. Le jackpot ou pas. » Il aime ma comparaison avec le pirate et son coffre au trésor.
« Juste de me lever le matin et que mon bureau c’est la mer, ça vaut tout l’or du monde. »
Texte et photos : Michel Lopez
Témoignage : Guillaume Duguay
Collaboration : Monique Joly