Sur la clôture de chantier d’un projet immobilier le long du canal de Lachine, à Montréal, une affiche fait miroiter luxe et harmonie. À l’envers du décor, le vent soulève la poussière sur le chaos d’une friche industrielle en désintégration.
Deux machines à chenilles préparent la future beauté papillon. L’espace qui s’écroule sous leurs coups de boutoir rappelle la guerre, le séisme ou l’ouragan. Pourtant, le champ de ruines est bien ordonné en tas de béton et de métaux évacués par conteneurs.
Les engins arrachent au hangar des bouchées de métal avec le calme ruminant de pachydermes. Éléphants dans la savane ou mastodontes échappés de Star Wars ? Les bips-bips stridents de leur avertisseur de recul orchestrent le ballet.
La première pelle abaisse sa mâchoire sur un amas de tôles, le happe, le broie et le recrache sur un monticule voisin.
La deuxième pelle, armée d’une pince, étire son long cou aux articulations hydrauliques vers le toit. La tête assène un coup violent sur la charpente qui s’écroule en lambeaux. Parmi les décombres, l’étau se resserre sur une poignée de tuyaux.
La matinée avance. Perché dans sa cabine, l’opérateur sent monter la fatigue. Les manœuvres avant-arrière et les rotations de l’engin engluent son cerveau dans un malaise de manège. Il se frotte les yeux, se redresse sur son siège, soulève son casque et se passe la main dans les cheveux. Il devrait s’arrêter, reprendre ses esprits. Le règlement est formel : en cas de vertige, un opérateur doit immobiliser son engin. Pas le temps. Il tire à lui la manette gauche. Cri de mort !
Une gueule de T-rex surgit devant son pare-brise. Sursaut réflexe. Il repousse le levier d’un coup sec : la bête se cabre. Pression sur la poignée : la tête se fige devant les barreaux de protection. Sonné, il se cale contre son dossier, expulse un long soupir, et fait lentement pivoter l’engin.
Après quelques longueurs de chenilles, il étire le bras hydraulique et dirige la pince vers le sol.
Une tête de rapace plonge son bec dans une gerbe d’acier. Une vague de graffitis éclabousse le mur. Affolé, il confond ses manettes.
Le bec fonce sur une colonne d’enfants. Levier vers l’avant. La pince grince, se rebiffe et va refermer sa mâchoire sur un collègue de chantier.
STOP ! BOUTON ROUGE ! Dans un chaos de poussière, l’opérateur hurlant de terreur abandonne son engin.
Texte et photos : Michel Lopez
Collaboration : Monique Joly