L’église de la Virgen de Guadalupe surplombe un escalier de pierre long comme un chemin de croix. Sur les dernières marches, la brume matinale s’étiole et dévoile la ville de San Cristobal de las Casas qui s’éveille à 2 163 m d’altitude, dans l’État du Chiapas.
Le clocher sonne sept heures. Dès l’aube, les paysans indiens sont descendus des villages environnants, entassés dans des taxis flamboyants arborant des « Dulce nombre de Jesus », « Dios es amor », ou debout à l’arrière de camionnettes où se côtoient fruits, légumes, volailles et passagers.
Les femmes Tzotzil et Tzeltal portent le costume traditionnel. Ni déguisement folklo pour touristes ni atours de grande fête, ce sont leurs vêtements de tous les jours, richement brodés. Les hommes, moins coquets, arborent quand même le sombrero de paille.
Le marché de San Cristobal a des airs de souk avec ses abris bâchés et ses allées couvertes où l’on se fraye un chemin avec les coudes. Les étals regorgent de légumes inconnus à nos menus. Une touriste essaie une phrase soufflée par son traducteur numérique. « Que es esto, señora ? »
La marchande lui renvoie un son guttural qui commence par un X et finit en Ote. La touriste fait répéter et achète trop cher le légume non identifié. Il se mangera comme tous les plats mexicains : avec du citron vert, de la salsa picante et de la coriandre. Les fruits sont la version gorgée de soleil des choses qui arrivent trop vertes ou trop mûres dans nos supermarchés nordiques.
Plus loin, des poulets dodus rêvent d’un barbecue au charbon de bois. Le consommateur accro au suremballage lèvera le nez sur ces volailles pourtant bios depuis l’ère précolombienne.
L’heure du midi qui approche canalise la foule dans le quartier des cantinas. Le mobilier de la cantina est sommaire : deux chaises, une table et derrière la table une mama qui sert une bonne ration de tacos avec… du citron vert, de la coriandre et de la salsa picante rouge ou verte : les deux incendient les papilles.
Les commerces n’ont pas tous pignon sur marché. Beaucoup de marchands empilent deux pyramides de tomates, de pommes de terre ou de citrons sur une couverture à terre. Les cordonniers font des sandales à semelles de pneus sur le trottoir. Au coin des rues, des vendeurs arborent au bras des Rolex rutilantes garanties pure contrefaçon.
Les cireurs de chaussures adultes ont leur chaise attitrée sous un arbre. Les gamins se promènent avec leur boîte de brosses et de cirage et un repose-pied. La première fois que l’on se fait cirer les bottes, on se sent comme un vil exploiteur. La deuxième fois, on apprécie le travail d’un professionnel qui vous fait briller avec brio une paire de pompes ternies par la poussière. Tout Mexicain fait cirer ses chaussures. Le pied bouseux est mal vu.
Un jour, un muchacho me propose un cirage à 20 pesos. « Shoe shine, Mister. » Rusé, je le négocie à 10 pesos, le prix normal, qu’il accepte. Après un travail de pro, il me demande à nouveau 20 pesos. Je lui rappelle les 10 pesos convenus.
« Si, Senor, mais c’était 10 pesos par chaussure ! »
Texte et photos : Michel Lopez
Collaboration : Monique Joly