« Hé, hé, hé, arrête ! Qu’est-ce tu fais là ? Jette pas ça ! » Début des années 1970, à Rimouski. Les pêcheurs de morue de l’estuaire du Saint-Laurent détestaient ces intrus à pattes d’araignée qui s’empêtraient dans leurs filets. D’un geste hargneux, ils les bénissaient d’un mot d’église et les rejetaient par-dessus bord. Même pas mangeables ! Armand St-Pierre, lui, savait que le crabe des neiges, ça se mangeait. Il y avait goûté lors de ses nombreuses tournées de voyageur de commerce en Gaspésie et en Acadie. Son fils Alain raconte :
« J’étais avec mon père dans notre voilier. On revenait au port. À un moment donné, mon père voit un pêcheur qui garroche des crabes à l’eau. Il lui crie “ Hé, donne-moi-les, ça se mange ça, là ”. Le pêcheur lui dit “ Mouais, es-tu sûr de ça ? ” Et là, il y a un autre gars sur le quai qui lui dit “ Moi aussi j’en veux ”. Le pêcheur, appâté par le gain, lui répond “ C’est 25 cennes ! ” C’est de même que tout a commencé : à 25 cents. Pas 25 cennes la livre, 25 cennes le crabe avec ses dix pattes. Après, c’est devenu une piastre le crabe, pis 10 piastres pour treize à la douzaine. »
Au fil des années, le prix a grimpé. Le crabe des neiges n’était plus donné, mais tout le monde pouvait se payer ce petit luxe pour mettre les petits plats dans les grands à l’arrivée du printemps. Jusqu’au 31 mars 2022.
Un matin maussade. Alain sort de la poissonnerie avec huit crabes vivants, la bouche bée, un pli incrédule au front et un point d’exclamation dans chaque œil : 230 $ ! Il vient de débourser 230 $ pour huit crabes achetés à la poissonnerie située à 100 mètres de la marée haute et pêchés à quelques milles au large ! 230 fois plus cher qu’à l’aube de son adolescence. Difficile à digérer. Heureusement, le crabe des neiges se savoure avec doigté, selon un rituel qui laisse du temps entre les bouchées.
Va pour cette fois. Il n’était pas question pour Alain de passer son tour cette année. Le repas de crabe des neiges est une tradition dans l’Est du Québec. Il marque le retour des beaux jours après de longs mois de neige et de glace. Les gens ressortent de leur tanière, heureux de se saluer à mains nues. Les enfants partis étudier à Québec ou à Montréal reviennent pendant le congé de Pâques. Ils reviendraient même sans le crabe, mais le crustacé est quand même un bon appât.
Alain et Jacinthe reçoivent leurs deux garçons et leurs blondes. Crabe des neiges dans un décor de neige. Dehors, la famille se réchauffe autour du chaudron sur le réchaud, comme autour d’un feu de camp. Chacun met son grain de sel à la cuisson, l’apéro à la main. Pourtant, la cuisson est bien simple : lorsque l’eau salée bout, on y plonge les crabes. Lorsqu’elle rebout, on attend une dizaine de minutes avant de les sortir. Il y a plusieurs écoles : certains les laissent refroidir naturellement, d’autres préconisent un plongeon dans l’eau glacée. Plusieurs écoles aussi pour les condiments. Alain considère comme pure hérésie le beurre à l’ail qui masque le goût subtil du crabe. D’autres dissidents préfèrent carrément le homard au crabe. Mais, on évite le sujet ce jour-là.
De nombreux Rimouskois déçus ont rebroussé chemin devant l’étalage. Il n’y a pas si longtemps, il y avait une longue queue devant la poissonnerie, le stationnement était plein. Il fallait se lever tôt pour faire partie des heureux élus. Aujourd’hui, pas de foule, pas de file. Le commerçant qui se demande s’il va pouvoir écouler ses chers crustacés doit répéter sans cesse les mêmes explications à ses clients frustrés.
Vous savez, il y a l’inflation, la pénurie de main-d’œuvre. Il y a des quotas en Alaska. Le crabe américain est plus rare. Et il y a les Russes qui ne peuvent plus exporter. Vous avez vu la guerre en Ukraine à la télé ? Nous, les poissonniers locaux, on n’achète plus le crabe aux pêcheurs, mais aux usines qui exportent aux États-Unis et augmentent leurs prix selon la demande là-bas. C’est la loi du marché. Vous comprenez, madame ? Le marché. Vous comprenez, monsieur ?
Madame et monsieur comprennent surtout que « le marché », ça ne veut plus dire « aller au marché », ni consommer local. Pour fêter Pâques en famille à Rimouski, il faut maintenant payer aussi cher qu’à New York, Boston ou Miami. Bien sûr, le crabe des neiges est un produit de luxe, mais un luxe qui devrait rester raisonnable pour une population fière de son fleuve, de sa culture, de ses vaillants pêcheurs qui bravent les eaux à peine libérées des glaces pour aller cueillir ces fruits de la mer.
La facture salée laisse un goût amer. Est-ce la fin d’une belle époque, la fin d’une tradition ?
« Papa, raconte-nous encore la fois où grand-papa Armand a acheté son crabe au pêcheur pour 25 cennes. »
Texte : Michel Lopez
Photos et témoignage : Alain St-Pierre
Collaboration : Monique Joly