Le dégivreur souffle à fond pour chasser la buée. Les essuie-glaces peinent à balayer un hublot en arc-de-cercle sur le pare-brise. Tac-tac nerveux qui laisse le reste de la vitre criblée de gouttelettes. Les flocons se projettent en rafales horizontales dans les phares du camion. Il neige depuis longtemps. Il est 22 h. Il pourrait être une autre heure. Le gris des journées fait place en boucle au sombre des nuits dans un paysage qui a disparu. Les monts de Sutton devraient être à l’Est ; Jay Peak devrait être au sud-est.
À 19 h, au dépôt de la voirie, Bertrand s’est hissé sur le marchepied grillagé de sa charrue à neige pour se caler derrière le volant. Une autre longue tournée des routes et chemins du comté de Brome-Missisquoi. Enfant du pays, il les connaît comme sa poche. Chemin de la Grande-Ligne, Jordan, Jenne, des Saules, des Églises, chemin des Trois-Paroisses, autrefois Three Parish Road… Les temps ont bien changé. Autrefois, on respectait l’hiver. Aujourd’hui, les villégiateurs défient la neige aux commandes de leur Range Rover. Il rigole quand il en voit un planté solide dans un fossé avec le gars en petit blouson qui appelle le CAA.
Le ciel a ouvert ses écluses. Bertrand quitte la 139 qui mène à la frontière du Vermont et tourne à droite sur le chemin du Pinacle Ouest. La main sur le pommeau du long levier, il enchaîne les vitesses pour prendre un bon élan avant la côte abrupte. Comme l’étrave d’un navire, la lame écume la chaussée et fait jaillir des gerbes de poudreuse. Le camion vibre dans un grondement métallique qui garde au loin le hurlement du vent. Descente dans les sous-bois. Vitesses rétrogradées une à une. Le frein moteur Jacob propage son onde rauque dans la montagne. Nouvelle côte avec à gauche le chemin Spencer et le chemin des Érables, autrefois Maple Road. Le projecteur au sodium d’une grange esquisse un halo qui rappelle qu’il y a un monde derrière le rideau de neige.
Un reste de café frissonne dans son mug Tim Hortons coincé dans le porte-gobelet. Le micro de sa radio pendouille du plafond avec son fil torsadé qui oscille au gré des virages. Plus tôt, il écoutait les conversations qui grichaient dans le haut-parleur, puis il l’a éteinte. Il a syntonisé ensuite Radio Missisquoi, la radio country du coin. Puis, il l’a éteinte aussi. Au fond du nord de l’Amérique du Nord, des complaintes de cowboys dans le soleil couchant du désert de l’Arizona, ça sonne un peu bizarre. Puis, il a mis Whole Lotta Love de Led Zeppelin, forte à lui faire sauter la tête pour gagner quelques kilomètres d’éveil.
Les heures s’égrènent sans repère. La lueur tamisée des cadrans du tableau de bord découpe sa mâchoire crispée par la concentration. Il se masse la nuque de la main gauche et revisse sa casquette sur son crâne grisonnant. Il avait juré l’an passé que ce serait son dernier tour de piste. Mais, voilà, pénurie de personnel, manque de relève. Le bureau l’a rappelé. Il a repris le shift de nuit. Même s’il bougonne que ce n’est pas facile, il avoue qu’il ne pourrait pas rester chez lui à se bercer au coin du feu. Et puis, quand on est seul, la solitude est plus douce dans un décor qui défile. Il s’accroche une clope au bec et actionne du pouce la molette de son Zippo. La flamme fumeuse anime la cabine d’ombres chinoises, puis l’obscurité retrouve son espace dans le silence assourdissant. Seul, le bout de la cigarette rougeoie comme un lumignon.
La tempête fait rage. Le regard de Bertrand fixe le tunnel de lumière que creuse le faisceau de ses phares dans le rideau de neige. Les flocons crépitent par nuées comme des papillons de nuit. Éblouissement hypnotique dur sur les yeux. Où est la route ? Il cherche des balises. Les épinettes noires qui hérissent leur silhouette à l’orée des sous-bois. Les clôtures qui font défiler leurs piquets le long des talus. Les poteaux de téléphone qui portent leurs fils ramollis vers l’horizon. Les boîtes aux lettres qui balisent de leur petit drapeau l’entrée des maisons. Les panneaux de signalisation qui émergent des bancs de neige comme des champignons.
Mais, Bertrand perd ses repères dans le vaste plat d’une plaine où le ciel rejoint la terre, où le blanc s’unit au blanc. Il tourne sur le chemin d’Abbotts Corner, une longue ligne droite qui fuit vers l’infini entre le Sahara et la Sibérie. Sans obstacle pour brider sa rage, le vent pulvérise la neige du fond de l’horizon. Les talus sont des dunes à la crête hérissée d’embruns. Le chemin est une rivière où tourbillonnent des remous glacés. Les fossés se comblent ; les bas-côtés se resserrent ; la chaussée perd du terrain.
Bertrand appuie sur l’accélérateur pour écarter les îlots de poudreuse. Le moteur s’emballe ; les roues n’agrippent plus ; la lame peine à se tailler un chemin. Bertrand s’arrête, recule pour prendre son élan et repousser la barrière de neige. Ça passe ! Machine contre nature brute. Tant qu’il y aura du diesel, la force sera de son côté. Il tapote sur le tableau de bord pour encourager son camion. Bon cheval, bon compagnon !
Plus loin, il devine sur la droite l’intersection avec le chemin de la Grande-Ligne. Le crépuscule est loin derrière ; l’aube est loin devant. Pour entendre une voix humaine, il syntonise le canal météo. C’est un robot qui lui parle : « Une autre dépression en provenance des Grands Lacs atteindra la région en mi-journée. Accumulation de 40 cm par endroits. Vents du sud-ouest de 60 km/h avec rafales à 90. Tout déplacement non nécessaire est déconseillé. »
De retour sur la 139 qui mène à la frontière du Vermont, Bertrand tourne à droite sur le chemin du Pinacle Ouest. La main sur le pommeau du long levier, il enchaîne les vitesses pour prendre un bon élan avant la côte abrupte.
Texte et photos : Michel Lopez
Collaboration : Monique Joly