Le vieil homme se penche et remet une bûche sur le lit de braises. Il doit garder le feu vivant. Dès qu’il s’essouffle, le froid resserre l’espace de confort autour du petit poêle en fonte. Les flammes reprennent vie. Leur crépitement ponctue le silence ; leur clarté ondule derrière la vitre maculée de suie. Le reste de la pièce est plongé dans l’obscurité. La lampe à huile n’est pas allumée.
Cette nuit encore, le vieil homme s’est réveillé, les yeux écarquillés. Toujours ces images de vieux film égratigné qui défilent. La nuit. La tempête. Le phare éteint. Le bateau fracassé. Il ne se rendormira pas. Il contemple le fleuve par la baie vitrée, ou plutôt le néant, par cette nuit sans étoiles et sans lune. Le feu dessine sa silhouette. Grand, sec et robuste comme du bois de plage, légèrement voûté aux épaules. Entre 70 ans dans les hauts et 85 ans dans les bas.
Il vit seul. Il vit de presque rien. Sur une étagère du cabanon à l’arrière, il trouve l’essentiel déposé par une âme généreuse qui perpétue la tradition de l’offrande à l’ermite. L’été, il bûche du bouleau pour l’hiver sans s’aventurer très loin dans la forêt. Il vit seul depuis si longtemps que son passé s’est embrumé, faute d’être raconté. Son temps n’est pas fait de semaines et d’années, mais de saisons et de marées. Et c’est maintenant l’hiver, long de marées gelées le long du Saint-Laurent. Il aimerait hiberner comme un ours qui ne rêve pas.
Il sort de sa léthargie éveillée au début d’avril. Même si le rivage est encore banquise, les glaces au large partent à la dérive. Dans ses vieilles jumelles, il repère les bateaux de pêche qui partent au crabe des neiges sur la rive nord. Il suit les cargos qui remontent la voie du sud, les océaniques, les laquiers. Hapag Lloyd, Canada Steamship Lines, Groupe Desgagnés, bleus avec leur bande jaune. Il en connaît beaucoup par leur nom. Les voiles blanches refleurissent vers la mi-juin, pas trop proches de la côte, car la batture s’avance loin. Il salue celles hissées haut qui savent profiter de la marée. Il hoche la tête de dépit devant celles qui tirent des bords à contre-courant. Il aime les allées et venues de la mer dans l’anse. La marée descendante qui s’éloigne en laissant des guirlandes d’algues sur la plage, des grosses roches dans la vase. Les garnements de la famille qui habitait là autrefois avaient baptisé la plus grosse «l’hippopotame». La marée montante qui se glisse en rigoles entre les langues de sable avant de les recouvrir. Les phoques sur la pointe qui se chamaillent pour un bon rocher plat bien exposé. Les couchers de soleil qui embrasent le ciel, les coups de vent d’orage qui hérissent les vagues, les jours de brume qui brouillent les contours du paysage.
Il ne franchit jamais les deux marches de bois qui descendent à la plage encombrée de troncs blancs fossilisés et bordée de rosiers sauvages. Il reste sur la galerie, assis dans une chaise Adirondack écaillée par l’air marin. Parfois, l’âme généreuse ajoute une bouteille de bière à l’essentiel sur l’étagère du cabanon. En été, le vieil homme a la solitude heureuse. Les jours sont si longs que les moments obscurs de la nuit sont vite dissipés.
Mais, à l’équinoxe d’automne, le sablier commence à s’inverser. Il guette avec appréhension chaque moment de lumière qui s’éteint un peu plus tôt chaque après-midi. Après l’Action de grâce, les couleurs s’envolent en ne laissant que les tons de grisaille. Même sa tuque de marin et sa chemise à carreaux de bûcheron ne le protègent plus de l’humidité crue. Il regagne son observatoire de morte-saison derrière la baie vitrée et rallume le feu.
Les grandes marées et tempêtes d’automne poussent pêcheurs et plaisanciers sur le chemin de la maison. Seuls les cargos continuent de creuser leur sillage. Les vagues de mauvais nordet déferlent à l’assaut de la plage. Le chalet ébranlé par le tonnerre liquide se fait de plus en plus petit. Le vieil homme est agité. Il n’aime pas le hurlement du vent qui soulève d’autres échos dans sa tête. Il aimerait ne plus être là, mais n’a nulle part où aller. Décembre est encore pire. Le fleuve se crispe dans le silence des premiers grands froids. Les vagues s’alourdissent et se figent en bancs de glace qui s’amoncellent sur le rivage à marée basse et glissent vers le large, portés par la marée montante.
Maudite nuit qu’en finit plus ! Le juron crispe ses lèvres dans un souffle de buée. Il remet une bûche dans le feu. Surpris de la présence de sa voix, il cherche en faussant les mots d’un air ancien, de ces airs qui donnaient du courage quand la tempête faisait rage. À l’horizon est, l’aube dilue lentement le noir en gris ardoise. Il fait toujours aussi sombre, mais on distingue les rochers du littoral et la pointe en face.
C’est aujourd’hui, le solstice d’hiver, la journée la plus courte, la nuit la plus longue, la plus obscure de l’année. Il appréhende la traversée de ce long désert. Il essaiera de veiller tard pour s’assommer de sommeil et laisser dans les fonds les images qui le tourmentent. Mais, elles referont surface. Il se reverra encore, à bout de souffle, gravir l’escalier en spirale qui ajoute sans cesse des marches sous ses pieds.
C’était il y a des années, mais c’était peut-être hier. Il ne sait plus. Il doit y retourner.
La mer est calme. Les glaces sont encore fluides. Il saute dans son canot et met le cap sur le large.
Texte : Michel Lopez
Photos : Alain St-Pierre
Collaboration : Monique Joly
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