Montréal. Angle boulevard De Maisonneuve et rue Crescent. L’automobiliste crispé au feu rouge ne la voit pas. Le piéton qui s’admire dans son téléphone ne la voit pas non plus. Le promeneur qui lève les yeux vers le ciel ne peut la manquer. Elle se profile sur la façade de vingt-et-un étages du 1420, rue Crescent : la fresque de Leonard Cohen, intitulée Tower of Song, d’après l’une de ses chansons.
Réalisée par Gene Pendon et El Mac, l’un des plus grands muralistes portraitistes au monde, elle a été inaugurée le 7 novembre 2017, un an jour pour jour après le décès de l’artiste, à 82 ans.
Leonard Cohen a eu 90 ans en septembre. Il est toujours là, au-delà des toits, gentil géant, ange gardien urbain, nouveau patron de Montréal. Il ne nous surveille pas ; il nous accompagne. Son regard est bienveillant, un brin narquois, plissé par les rides de celui qui a longuement scruté l’horizon des humains. Ses lèvres esquissent un sourire d’où pourraient encore s’envoler des mots de poésie. On le disait nostalgique, il se disait plutôt sérieux. Sa présence sur scène était épurée. Comme un officiant, il tenait son micro dans ses mains jointes, le visage tourné vers la lumière des projecteurs.
Son seul artifice était son chapeau qu’il animait comme un lent magicien. Borsalino ou Fedora. Il l’inclinait sur le front pour plonger les yeux fermés dans son monde intérieur, et rejaillir dans un poignant Halleluja. À la fin du concert, il le brandissait en un ample au revoir au-dessus de sa tête pour remercier son public, la main sur le cœur.
La fresque de Leonard Cohen est la plus célèbre de Montréal, ville animée de murales. Au hasard de ses quartiers, des murs projettent des feux d’artifice de couleurs synthétiques tirés d’épopées fantastiques et de bédés hallucinées. La fresque de Leonard Cohen est classique, sépia, à la fois intemporelle et surannée, comme le cadre d’un aïeul sur la commode du salon. Contrairement aux autres murales, elle est vierge de graffitis. Les taggeurs vandales n’ont jamais osé la profaner.
Hypnotisant, le regard de Leonard nous suit. Que l’on change de rue, de trottoir ou de point de vue, il nous suit partout, même au sommet du Belvédère du Mont-Royal.
Parmi les tours de verre et d’acier, l’image de Leonard Cohen s’esquisse comme une chandelle, comme un phare d’espoir, une lueur d’humanité.
There is a crack, a crack in everything. That’s how the light gets in.
Anthem. The Future. 1992
Texte et photos : Michel Lopez
Collaboration : Monique Joly