Le noir tombe tous les soirs sur le Square Saint-Patrick, angle Wellington et Saint-Patrick, à Montréal. Le dimanche soir, il est encore plus noir.
De la pelouse vide, une forme jaillit, se boursouffle d’air et s’articule en un écran de cinéma. FILM NOIR AU CANAL, Festival de films policiers cultes, de la mi-juillet à la mi-août. Le titre projeté sur le blanc annonce la couleur. Des films des années 1940-1950 où le sang gicle en monochrome.
Les fervents du genre arrivent dans la pénombre naissante. On apporte chaises pliantes, glacières, nappes et couvertures pour un pique-nique aux croustilles et viandes froides. Sur la berge nord du canal de Lachine, la soirée est chic urbaine dans les hauteurs illuminées des tours de Griffintown. Sur la berge sud, le quartier resté à l’état béton brut affiche ses graffitis à la lumière sale des réverbères. À l’est, sur les silos de la minoterie du port, l’enseigne FARINE FIVE ROSES clignote ses lettres de néon comme signature du ciel de Montréal. Des rames du REM défilent en pointillés lumineux métalliques vers la Gare Centrale. C’est l’été, tiède comme un corps de malfrat fraîchement abattu.
Dans le film projeté ce soir, le soleil ne se lève jamais. La lune non plus, car on ne voit jamais le ciel, obscurci par des immeubles aveugles au rez-de-chaussée bordé de magasins placardés. Brique, bitume et béton. Aucun arbre ne fait changer les saisons. S’il ne pleut pas, il a plu ou il pleuvra. Les rues sont luisantes d’humidité. Il y a déjà eu deux morts qui en savaient trop, du travail de professionnel au silencieux. Il y a déjà eu un interrogatoire musclé au commissariat avec deux doigts qui piochent les aveux sur une vieille Remington. Il y a déjà eu aussi la scène de passion où un Humphrey Bogart à l’accent traînant va enlacer une femme fatale pour l’embrasser. Elle va le trahir en échange d’un faux témoignage.
Le Square Saint-Patrick est maintenant plongé dans une obscurité malaisante striée par les cordes grinçantes des violons du suspense. La fin approche. Une voiture est garée le long du trottoir à l’écart du halo des réverbères. Une Buick Special Series 40 modèle 1940, puissante et anonyme, aux formes arrondies qui ne captent pas la lumière. Au volant, une cigarette rougeoie sous un Fedora rabattu sur les yeux. On les devine lorsque le regard se pose sur la Rolex Prince en or qui se pavane à un poignet crispé sur le volant. C’est l’heure. Du fond de la rue, une ombre plaquée au mur d’un hôtel borgne s’avance et s’étire sur la façade. L’ombre se change en trench-coat qui se faufile d’une porte cochère à l’autre.
Sur un toit, une cheminée laisse dépasser un fusil muni d’une lunette.
Le trench-coat se rapproche dans le rétroviseur de la Buick, à pas méfiants, une mallette à la main. Il se rapproche aussi dans la mire de la lunette du fusil. Le Fedora ouvre la portière, descend avec un sac de voyage et écrase son mégot du talon sur le bord du trottoir. On ouvre la mallette sur le capot. Des liasses de billets propres comme des faux empilent des milliers de dollars par rangées. On ouvre le sac de voyage. Des sachets gonflés d’une poudre qui pourrait tracer une ligne le long de toutes les rues de New York. Un signe de la tête tient lieu de conversation. Le Fedora dépose la mallette sur la banquette arrière. Le trench-coat balaie les alentours d’un regard méfiant et repart avec le sac.
La croix du viseur scrute son visage, remonte lentement de la bouche au nez et se cale entre ses deux yeux.
Le coup de feu fracasse le FIN à l’écran. Le square replonge dans le noir.
Texte : Michel Lopez
Aquarelles : Pierre Drouin
Collaboration : Monique Joly
Autres aquarelles de Pierre Drouin :
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